«Je cherche un mur pour pleurer» ou au moins une page, car Anne Sylvestre est morte. Cette autrice-compositrice-interprète française avait été, il y a deux ans, l’invitée des Créatives, ce festival joyeux et féministe. Elle était sans doute, à 84 ans, la plus ancienne des artistes présentes, mais pas la moins vive ni la moins aimée. Elle avait chanté à Onex devant une salle comble, et après le concert une longue file s’était formée devant la table où elle dédicaçait ses disques. J’attendais qu’elle ait fini. J’ai attendu longtemps, elle avait tout vendu! La ferveur et l’amitié du public romand à son égard étaient magnifiques.

Anne Sylvestre, je l’ai connue enfant. Par ses Fabulettes bien sûr, «J’ai une maison pleine de fenêtres», «Hérisson son son», mais pas seulement. Car ses disques, j’ai eu cette chance, elle me les apportait elle-même. Mon père était, en effet, de ceux qui, très tôt, l’ont invitée à se produire en Suisse romande. Elle est venue aux Faux-Nez à Lausanne. Elle chantait, elle jouait de la guitare accompagnée à la contrebasse par son compagnon, on allait l’écouter, elle venait manger à la maison. On riait, elle était si vivante, si grande, si drôle, c’était comme un bon coup de vent qui envahissait l’appartement de mes parents.

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Elle amenait avec elle tous ses disques, ce qui fait qu’enfant j’écoutais tout pêle-mêle, chansons pour les petits et chansons pour les grands «Tiens-toi droit», «Non, tu n’as pas de nom», «La Faute à Eve», «Ronde Madeleine», «Philomène», «Eléonore», «Lazare et Cécile», «Clémence», «Antoinette», «Une Sorcière comme les autres», «Mon Mystère» et tellement d’autres que je connais encore par cœur. Il y a toujours une chanson d’Anne Sylvestre qui tourne dans ma tête. Bercée par ses mélodies intemporelles mais tellement personnelles, j’ai grandi avec ses textes. J’en ai compris peu à peu les secrets, les allusions, la poésie, la portée universelle. Cette manière si libre d’être une femme, d’être face au monde, de dire ses blessures d’enfance – un père aimé mais honni pour traîtrise. Et puis cet incroyable talent d’observation et d’écriture qui lui permettait de tout évoquer avec précision, avec humour très souvent, mais toujours avec une sorte de pudeur, même lorsqu’elle balançait: «Qui c’est qui fait la vaisselle?»

Anne Sylvestre avait pour les mots, comme pour les gens qu’elle chantait, un amour persistant, obstiné, joyeux. Elle jonglait avec les mots en musique, elle les déposait dans des livres. Dans Coquelicot et autres mots que j’aime (Points), elle écrivait à propos de l’expression «mais bon»: «Pour ma part, j’aime à penser que les derniers mots que je prononcerai sur cette terre seront: «Je serais bien restée encore un petit peu, mais bon!» Une poétesse.