Fine mouche, cette Anne Tyler. Pas d’effets de manches ni d’intrigues en technicolor sous sa plume, mais un regard extralucide sur les petites choses du quotidien. Comme un sismographe qui enregistrerait les plus infimes soubresauts de destins souvent confinés dans l’ombre. Depuis Leçons de conduite – Prix Pulitzer en 1989 – et Un Mariage amateur, la romancière a l’art de se faufiler incognito dans les familles de la middle class américaine avant de montrer comment la belle vitrine des apparences peut soudain voler en éclats, avec les mêmes dysfonctionnements transmis entre les générations. C’est le cas par exemple des Whitshank, ce petit clan «ayant le don de faire comme si tout allait bien», que mettait en scène Anne Tyler dans son précédent récit, Une Bobine de fil bleu, traduit chez Phébus en 2017.

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Avec La Danse du temps, elle reprend une métaphore qui lui est chère pour «rembobiner» le parcours d’une Américaine bien ordinaire, entre son enfance et l’automne de sa vie. Cette femme, c’est la très attachante Willa Drake, que l’on découvre à 11 ans, en 1967. Couvée par un père doux comme un agneau, elle est en train de faire du porte-à-porte avec une copine en vendant des barres chocolatées afin de financer leur prochain voyage scolaire. Elle en pince secrètement pour son prof de musique – un Apollon aux allures de rock star –, de quoi se consoler des frasques de sa mère qui multiplie les fugues sans jamais donner d’explications, avant de rentrer au foyer en s’excusant «comme une actrice de cinéma».

Menace invisible

Voilà pour le premier épisode de l’existence de Willa, qui quitte soudain la scène, s’éclipse discrètement, se tait sur son adolescence et nous revient à l’âge de 21 ans. Elle est une étudiante lambda inscrite dans une université de l’Illinois et, lors d’une sorte de bizutage amical, elle s’est éprise de Derek. Elle veut l’épouser. Et saute avec lui dans un avion pour aller le présenter à ses parents, qui ont astiqué la maison à grand renfort de détergent. Mais l’air n’est pas vraiment à la fête, comme si Derek était indésirable, même après ce petit saut à l’église lorsque résonnent les carillons de Pâques. Rien d’autre? Juste un petit détail anodin, mais sans doute révélateur: dans l’avion, Willa a eu l’impression d’être agressée par un passager. Peut-être l’acte d’un déséquilibré? Ou un pur fantasme? Cet épisode va hanter l’héroïne d’Anne Tyler, comme une menace invisible, le symbole d’une vie intranquille.

Jolie trouvaille narrative laissant libre cours à l’imagination du lecteur, La Danse du temps est construit à saute-mouton. La romancière va donc de nouveau enjamber la chronologie et donner un troisième rendez-vous à Willa deux décennies plus tard, à une autre période clé, alors qu’elle vient de passer ses 41 ans, en 1997. Solidement mariée à Derek, généreuse, perspicace, effacée, elle se contente de rester dans l’ombre afin de satisfaire les caprices de son entourage. Ian et Sean, ses deux enfants, affrontent l’adolescence en déclenchant pas mal de crises familiales. A cause de l’une de ces querelles, Derek s’énerve au volant de sa voiture, sur l’autoroute. Il conduit comme un fou. Et provoque un accident qui lui sera fatal. C’est une jeune veuve que portraiture alors Anne Tyler, «vivant son deuil comme une souffrance physique, se sentant vidée, creusée de l’intérieur. Et aussi furieuse, à vrai dire. Qu’avait-il pu se passer dans la tête de Derek? Elle ne serait plus jamais l’attention de quelqu’un.»

Accident providentiel

La suite, c’est la routine qui reprend le dessus chez cette femme si sensible, fauchée en plein vol, désormais «installée dans un deuil ordinaire, non pas ce premier coup de poignard mais une douleur lancinante, l’absence tellement palpable qu’elle se transforme en présence».

Dernier bond dans cette valse à quatre temps, Willa a 61 ans, elle s’ennuie passablement et vit dans l’Arizona au sein d’une communauté de golfeurs. Remariée à Peter – un vieux beau un peu écervelé –, elle est en train de trier ses bandeaux à cheveux lorsqu’elle reçoit un coup de téléphone qui ressemble à une promesse de renaissance. Au bout du fil, une inconnue lui annonce que sa belle-fille a eu un accident et qu’elle doit se rendre d’urgence à Baltimore pour s’occuper de sa petite-fille Cheryl. Un immense malentendu. Une erreur de son interlocutrice. Car Willa n’a ni belle-fille ni petite-fille. Elle va pourtant jouer le jeu, endossant malgré elle ce rôle improvisé, celui de grand-mère dans cette Baltimore qui est au cœur de tous les romans d’Anne Tyler.

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Il ne faut pas en dire plus mais rappeler que l’auteure de Leçons de conduite est une dentellière qui recoud – au petit point – les cœurs et les âmes, dans le silence même dont ils sont prisonniers. Et ce que leur murmure l’Américaine, c’est «qu’il n’est jamais trop tard pour choisir sa vie». Parce que «les possibilités sont infinies» dira Willa, enfin rescapée d’une existence inutile.


Roman
Anne Tyler
La Danse du temps
Traduit de l’anglais par Cyrielle Ayakatsikas
Phébus, 270 p.


Citation

«Il n’est jamais trop tard pour choisir sa vie»