Etrange cinéma italien! Au moment même où les festivals de Venise et de Rome rivalisent d'efforts pour le faire mousser après sa fameuse «renaissance» cannoise, le festival d'Annecy, qui offre un reflet de l'année écoulée, aura plutôt révélé l'ampleur de sa crise. Rarement la compétition, réservée aux «jeunes talents», a en effet paru aussi peu prometteuse et exportable, renvoyant le palmarès au rang d'anecdote. Mais pendant ce temps, Carlo Mazzacurati et Paolo Virzì, deux cinéastes confirmés, enchantaient avec de nouveaux films à la fois amples, complexes et généreux comptant parmi leurs meilleurs...

Retenu pour faire l'ouverture, La giusta distanza, 10e opus du Padouan Mazzacurati, renoue avec l'inspiration de ses débuts (Notte italiana, 1987, produit par Nanni Moretti): la plaine du Pô et la vie de province. C'est dans ce cadre tranquille que débarque une jeune institutrice remplaçante (splendide Valentina Lodovini), aussitôt convoitée par tous les mâles du coin. La belle Mara finira par céder à la cour du garagiste tunisien Hassan, au grand dam du jeune narrateur, l'aspirant journaliste Giovanni. Puis, alors qu'on est déjà séduit par les personnages, la justesse de la chronique et l'élégance du style, un terrible drame survient, qui remet tout en perspective. L'histoire d'amour laisse place au récit d'apprentissage, où la mort, le racisme rampant et les apparences trompeuses jouent un rôle crucial. Le titre y prend des allures de programme théorique tandis que le trop modeste Mazzacurati, dont on se rend compte qu'il filme tout cela exactement à la bonne distance, signe là le film-somme de sa carrière. On en frissonne encore!

Scola désigne son héritier

Encore plus attendu du fait du Prix Sergio Leone décerné à son auteur, Tutta la vita davanti de Paolo Virzì n'a pas déçu. Après un joli passage du témoin entre Ettore Scola et le Livournais sur la scène du Centre Bonlieu, son 8e opus l'a confirmé comme seul vrai fils spirituel de la grande comédie italienne des années 1960-1970.

D'une verve imparable, le film raconte comment Marta (fraîche Isabella Ragonese), licenciée cum laude en philosophie, se retrouve à faire la baby-sitter puis à vendre des appareils ménagers par téléphone. Caricaturé avec une belle férocité, le centre d'appels devient un univers dantesque, dirigé par des matamores selon de terrifiants principes de management à l'américaine. Cette satire de l'utilitarisme forcené de notre société et de la précarisation de l'emploi fait d'autant plus mouche que le regard de l'auteur n'exclut ni la tendresse ni la compassion. Et là encore, le final, sur une fillette qui héritera de toute cette folie, a un impact dévastateur.

En regard de ces réussites d'un cinéma à la fois populaire et exigeant, les primés (le féministe Se chiusi gli occhi de Lisa Romano, Grand Prix, l'abscons All'amore assente d'Andrea Adriatico, Prix spécial du jury, et la comédie Lezioni di cioccolato de Claudio Cupellini, Prix du public) ne pesaient pas bien lourd. Reste la question récurrente de la distribution. Pour l'heure, c'est un peu comme si Luigi Comencini et Dino Risi n'avaient jamais été découverts! A quand la fin de cette aberration?