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Les années folles de «Manon»

Sur la scène de Bastille, l’opéra de Massenet plonge dans un environnement luxueux que le couple phare éclaire brillamment

Pretty Yende et Benjamin Bernheim illuminent la nouvelle production de Manon à l'Opéra Bastille — © Julien Benhamou
Pretty Yende et Benjamin Bernheim illuminent la nouvelle production de Manon à l'Opéra Bastille — © Julien Benhamou

On l’attendait, cette Manon. Avec le duo Pretty Yende-Benjamin Bernheim, qui a récemment ébloui dans Traviata sur la scène de Garnier, les indicateurs positifs clignotaient allégrement. Et justement. Car si les grèves ont repoussé la première de quelques jours, elles n’auront heureusement pas eu raison de la qualité artistique de la nouvelle production parisienne présentée à l’Opéra Bastille.

Esthétique remarquable

L’œuvre de Massenet offre d’abord un imposant dispositif Art déco, à l’architecture spectaculaire de précision et à l’esthétique remarquable. Aurélie Maestre signe là un environnement idéal pour la circulation des foules, que les beaux costumes de Clémence Pernoud habillent de richesse et de couleurs.

Incruster la quête de plaisirs et de luxe de Manon dans le contexte des années folles est judicieux. Vincent Huguet y creuse habilement les détails et la recherche d’authenticité. Mais le metteur en scène s’égare un peu dans des couloirs d’hôpital psychiatrique, entre le peloton d’exécution d’une Manon s’offrant aux fusils et un Des Grieux perdu dans la vie.

Il n’empêche que la production a de la classe. Malgré la direction honnête de Dan Ettinger, manquant d’arêtes et de grands enjeux, les forces vocales sont à la fête. Sur les séductions d’un orchestre de l’Opéra aux sonorités moirées, le duo phare éblouit.

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Une fraîcheur enfantine

Pretty Yende, à la fraîcheur enfantine de petite provinciale découvrant la vie facile et à la féminité d’une grande sensualité, campe une Manon élégante, aux aigus virevoltants et à l’incarnation touchante. Son «Adieu notre petite table» murmuré vibre d’une ferveur rare, et la soprano soulève ailleurs la compassion sans jamais forcer.

De son côté, le Des Grieux de Benjamin Bernheim se consume d’amour, mais de chant aussi. Quelle autre voix, si limpide et frissonnante? Quelle autre déclamation si claire et rayonnante? Quel autre tempérament, si ramassé et généreux, pour incarner un chevalier qui n’a jamais si bien porté son nom? Le phrasé agile, la vocalité tendue et souple, la projection éclatante et le grain soyeux de son timbre poussent l’expression à ses extrêmes, jusque dans l’onirisme inquiet de son rêve à peine éveillé «en fermant les yeux».

Puissance et grandeur

Ces deux amoureux-là se complètent et s’attisent, comme le feu qui les brûle, devant un Ludovic Tézier d’ombre et de cendre (Lescaut), un Roberto Tagliavini à la rigueur paternelle noble (Comte des Grieux) et un Rodolphe Briand parfaitement agité et ridicule (Guillot de Morfontaine). Le reste de la distribution se coule dans le mouvement scénique et vocal du chœur massif, qui rend à la subtile partition de Massenet toute sa puissance et sa grandeur.

Opéra Bastille jusqu’au 10 avril. www.operadeparis.fr