«La campagne? Mais de quelle campagne parlez-vous? demandait l'autre jour, interloqué, un directeur de théâtre genevois. A dix jours du scrutin municipal, à un mois et demi des élections pour le Conseil administratif, le milieu artistique semble démobilisé dans la Cité de Calvin. Pourtant, la période à venir pourrait être cruciale: après douze ans à la tête du Département des affaires culturelles, Alain Vaissade fait ses adieux à la scène culturelle. Fin de partie donc. Le magistrat écologiste rédige d'ailleurs un rapport d'activité, son bilan.

Le bilan? D'accord. Mais comment lire ces douze ans, sachant que le conseiller administratif à la culture a une marge de manœuvre restreinte et qu'il ne saurait être comparé à un ministre de la Culture français? Le Conseil municipal ne veille-t-il pas? Mais par où empoigner l'affaire? Par la lorgnette de l'histoire par exemple. Là, c'est spectaculaire. Il y a douze ans, au moment où René Emmenegger, prédécesseur d'Alain Vaissade, refermait ses classeurs fédéraux, le monde artistique grondait. Les marginaux, comme certaines associations, dont le Théâtre du Loup, s'étaient autobaptisés, réclamaient une autre politique. «Aujourd'hui, explique Sandro Rossetti, fondateur avec Eric Jeanmonod du Théâtre du Loup, l'enjeu est plus difficile à cerner. C'est l'un des acquis des années Vaissade: les artistes peuvent aujourd'hui se consacrer à l'essentiel, leur travail.»

Pas de doute, ce règne marque un tournant dans la vie culturelle locale. Après les années Lise Girardin, après René Emmenegger, qui tous deux virent se multiplier, comme malgré eux, les foyers de création alternatifs, Alain Vaissade aura inauguré une ère nouvelle: des associations jusqu'alors vulnérables, comme l'Association pour la danse contemporaine, auront été non seulement reconnues, mais soutenues. «Il y a eu un rééquilibrage de l'aide publique du côté de la modernité», note ainsi Philippe Albera, directeur artistique de Contrechamps.

Attention à la modernité? Peut-être, encore que… Le théâtre fut par exemple négligé, malgré l'importance des moyens alloués. Faute d'être soutenue, une compagnie aussi singulière que les Basors a fini par jeter l'éponge. Quant au bouillonnant Teatro Malandro d'Omar Porras, il est aujourd'hui quasiment à la rue, faute d'espaces de travail disponibles. Si les acteurs ne furent pas rois sous Vaissade, la démocratisation de la culture, elle, fut au cœur de son action. Symbole: la Fête de la musique lancée en 1992.

Mais les grands acquis pourraient bien être d'une autre nature. Si Vaissade n'a pas su concrétiser son rêve de musée d'ethnographie, il a eu le mérite de nouer in extremis des liens avec Martine Brunschwig Graf, conseillère d'Etat chargée du Département de l'instruction publique et, dans ce cadre-là, de la culture. A la guerre froide succéda ainsi un mariage de raison marqué par la naissance de deux outils aux noms barbares mais prometteurs. D'abord, une convention de subventionnement liant une association, la Ville et l'Etat. Objectif: garantir sur la durée, en échange de prestations définies, une aide publique. Ensuite, il y eut la naissance de la Conférence culturelle genevoise, associant Ville, Etat et communes intéressées. Volonté affichée de partenariat. Un projet aussi ambitieux que la nouvelle Comédie pourrait profiter à l'avenir de cette impulsion. Ça, c'est la meilleure part de l'héritage.