Ça commence comme ça: «Il est à Aix. Il est en Provence. Il est le 14 février. Il est en 2000. Il est 17h. Il est à LA POSTE.» Ce qui débute ainsi est une litanie à la troisième personne qui s’étend sur 120 pages et l’entier d’un CD. Cela se nomme Décade, et son concepteur, Anne-James Chaton – assisté pour l’occasion de l’électronicien Alva Noto et du guitariste Andy Moor – use, pour qualifier l’œuvre, du terme de «pièce sonore».

En quoi consiste le travail d’Anne-James Chaton, présent ce soir au Bourg de Lausanne dans le cadre des Urbaines? On classe par habitude ses performances dans le vaste champ de la poésie sonore, dont les racines poussent jusqu’à Dada et Kurt Schwitters et dont le tronc surgit dès les années 50 avec les premiers formalisateurs du genre, Henri Chopin et Bernard Heidsieck. De la poésie sonore, il est dit dans l’usage courant – celui du Larousse – qu’elle «s’affranchit de l’écriture et de la clôture de la page pour renouer avec le stade oral de la déclamation. Elle y perd souvent ses références sémantiques, mais ne s’identifie pas nécessairement à une musique: elle s’efforce de traiter la voix […] pour ses qualités esthétiques propres.»

Ce que cette définition, bien trop large, peut dire du travail d’Anne-James Chaton, c’est qu’il se donne effectivement comme performance, et implicitement comme prise de risques live: «Je me refuse à toute préparation, et ce, afin de conserver l’«état du corps» quand vient le moment de donner la performance. Cette absence de préparation me met dans la situation d’avoir à «re-fabriquer» les pièces sonores à chaque fois que je les donne, et donc d’envisager cet instant comme une partie intégrante de l’écriture», nous dit-il.

Mais il y a plusieurs choses que le Larousse dit mal, et en particulier sur la notion de sens. Sur scène, Chaton peut déclamer des choses qui en semblent dépourvues: cela peut être le contenu des poches d’un quidam, ou du moins ce qui s’y prête à lire – billets de transports publics, liste de courses, papiers d’identité («Je prends littéralement tout ce qui me tombe sous la main», confiait-il au micro de France Musique, en juin dernier). Mais par accumulation, ce feu nourri de petites choses brosse par touches, sinon le portrait abstrait d’un individu, du moins celui du type de l’homme moderne. En cela, l’art d’Anne-James Chaton se nourrit peut-être aussi de celui du cut-up de William Burroughs et Brion Gysin: «Ils font indéniablement partie de ma bibliothèque personnelle, celle qui me fait travailler de près ou de loin. «I am that I am» de Gysin est un poème qui a eu beaucoup d’effet sur ma propre écriture. Les Beat ont ouvert la voie, et ils le faisaient au moment même où s’écrivaient les premières «partitions» de poésie sonore», explique-t-il.

Revenons à la forme. La diction d’Anne-James Chaton, portée par une belle voix grave et tonique, a ceci de particulier qu’elle adopte un mode clinique, monocorde, et surtout d’une précision rythmique diabolique – après tout, Besançon, qui l’a vu naître, est un berceau horloger. Et c’est ici qu’on retrouve la musique, n’en déplaise au Larousse: car, pour reprendre une terminologie hip-hop, le flow robotique de Chaton et, comme en témoigne son album Evénements 09, sa technique consistant à boucler ses phrases en motifs percussifs font justement musique, fortifient le lien naturel qui unit les deux domaines.

Musicalement, l’art d’Anne-James Chaton est une hypnose, une transe glacée – et l’on comprend qu’il ait posé sa voix sur l’electronica polaire d’Alva Noto (Unitxt, 2008). Les mots s’y font registre d’une boîte à rythmes à laquelle on n’échappe pas, et ces mêmes mots se font les vecteurs d’un constat à la fois désolé et amusé posé sur notre quotidien.

Ce monument des lettres que fut Paul Zumthor fit la découverte de la poésie sonore à la fin de sa vie. Voici ce qu’il en écrit: «Cette révélation […] expliquait ce qui avait été jusqu’alors l’objet de mes recherches; dans une grande mesure, elle justifiait celles-ci: son absence y eût, à mon insu, creusé comme un vide absurde: elle eût laissé inachevée une histoire.» Anne-James Chaton, en augmentant l’amplitude de l’art de ses pères, pose un nouveau chapitre à cette geste.

Performance au Bourg, à Lausanne, ve 30 novembre à 23h30. www.urbaines.ch

«Je me refuse à toute préparation»