Longtemps, Annelies Strba a fait de l'art sans le savoir. Dès les années 70, captant sur pellicule ses trois enfants joueurs, secondant de ses clichés intimes leur accession à l'âge adulte, cette mère de famille zurichoise n'a rien accompli là que de bien ordinaire. A la différence que ces photographies domestiques, ces chroniques familiales à la mélancolie diffuse constituent aujourd'hui la matrice modeste d'une œuvre que l'on expose et célèbre de Londres à Tokyo.

Première rétrospective d'importance d'une artiste n'assumant qu'au mitan des années 90 son statut créateur, l'exposition Nyima («soleil» en tibétain) du Helmhaus de Zurich retrace, sur deux étages, la maturation d'un art aspiré par la peinture. Paysages urbains solarisés, intimités gagnées par le flou, campagnes embrumées, les premières décennies de son œuvre travaillent à partir de stratagèmes élémentaires à déjouer l'évidence de la photographie.

Jusqu'à ce que, nouvelles technologies aidant, la tentation pictorialiste d'Annelies Strba s'intensifie au point d'investir le support classique de la toile. Capturant ses sujets en vidéo numérique, l'artiste soumet ses films et clichés à diverses manipulations digitales, accentuant ou inversant les contrastes de couleur et décomposant l'image en pixels parasites. Une pratique qui, une fois transférée sur toile, embrasse en ses aplats tapageurs, en ses corps morcelés tous les courants de l'art occidental, du baroque au cubisme.

Filles modèles

Réalisme magique qu'Annelies Strba orchestre dans le cadre de ses chroniques domestiques, ses filles adultes se prêtant au jeu du modèle dans des poses héritées de la peinture de genre. Tandis qu'en ses vidéos hypnotiques, hantées par l'électronique sourde du musicien et programmeur Pe Lang, l'artiste décortique comme au scanner la physionomie d'une métropole (New York, Zurich, Berlin) ou l'effervescence de rituels populaires (la Street Parade). Images en mouvement dont la lenteur et le piqué grossier prolongent en animation la «peinture de lumière» d'une créatrice avouant trouver «le monde réel bien trop ennuyeux».

Rassemblée en un programme de plusieurs heures, la totalité des vidéos de l'artiste présentées dans l'exposition s'accompagne d'un catalogue largement illustré, prolongeant d'un texte analytique cette première rétrospective en forme de consécration.

Annelies Strba, «Nyima», Helmhaus, Limmatquai 31 à Zurich. Ma-di 10h-18h, je 10h-20h. Jusqu'au 27 juillet. Rens. «www.helmhaus.org».

Catalogue illustré de 192p., Christoph Merian Verlag.