Roman

Anne-Sophie Subilia, le goût des fruits

«Jours d’agrumes», un premier roman croquant, gourmand, qui régale d’une langue inventive et colorée

Anne-Sophie Subilia, la fête des mots

Genre: Roman
Qui ? Anne-Sophie Subilia
Titre: Jours d’agrumes
Chez qui ? L’Aire, 165 p.

«Un beau soir je suis parti en quête d’un petit fruit vert et mal mûr qui était moi-même.» Cette très belle épigraphe est de Maurice Chappaz. Elle ouvre le premier roman d’Anne-Sophie Subilia, Jours d’agrumes. La phrase porte tout un programme que l’on retrouve à chaque pas du livre. D’abord parce que le livre est comme un fruit neuf, tout vert et très joliment emballé, ce qui indique la collection toute neuve où les Editions de l’Aire l’ont fait naître.

Anne-Sophie Subilia y parle ensuite de fruits, agrumes et autres végétaux avec gourmandise. Son héroïne, une «Italo-Suisse», la jeune Fanca, débarque à Montréal pour tenter de rassembler sa vie en morceaux. Chagrin d’amour, une dépression peut-être, et soudain, études, famille, tout est par-dessus les moulins, et la voilà toute seule, flanquée de sympathiques et jeunes colocataires, et bientôt d’un prétendant à l’autre bout du monde.

Mais il faut bien gagner de quoi payer le loyer. Franca se retrouve donc à apprendre un dur métier: vendeuse au marché Jean-Talon, grand marché couvert, l’un des plus gros d’Amérique du Nord, connu notamment pour ses fruits et légumes. Des denrées qui, malgré leur placidité toute végétale, ne s’avèrent pas si faciles que ça à apprivoiser. C’est que c’est vivant, les fruits et légumes, raconte Anne-Sophie Subilia: ça dégringole, ça se pâme, ça passe et ça pourrit. Et aller donc les vendre s’ils ne font pas bonne figure! «Franca balaie et nettoie les moisissures, elle décore l’étal de guirlandes d’échalotes. Elle arrose la verdure jusqu’à ce que chaque laitue se pare de perles d’eau et de vitalité.»

C’est dans les étals du marché Jean-Talon que se déploie la langue d’Anne-Sophie Subilia. Avec un plaisir visible, avec jubilation même, elle se gorge de mots comme on le ferait de fruits bien mûris au soleil. Ses phrases éclatent de couleurs, explosent de textures, d’odeurs, de sensations. «L’enfant se saisit du fruit comme d’une balle et plaque sa bouche dessus. Il lampe tout à la fois la pulpe et la peau rêche, fonçant au fruit comme on va au mamelon. L’acte est décisif et vorace, il bouleverse Franca.» Autour de Franca, le parler québécois fuse. Mais Anne-Sophie Subilia, si elle en use, n’en abuse pas, lui empruntant surtout sa verve.

Comme un fruit encore un peu vert, ce texte est plein de promesses, d’arômes à venir, dont on se réjouit de les voir se développer. Il est aussi parfois un peu décousu, tissé de fulgurances, de moments poétiques, tandis que la trame de l’histoire s’effiloche, ne coud pas tout à fait ces éléments les uns avec les autres. Mais c’est un premier roman, dont l’écriture et les éclats promettent beaucoup pour les suivants. Avec Jours d’agrumes, Anne-Sophie Subilia ouvre une belle fête des mots, qu’elle continue…

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