So May We Start, pouvons-nous commencer? La chanson inaugurale d’Annette est programmatique. Elle n’introduit pas le récit, mais l’objet filmique, singulier, qui va suivre. La scène se déroule dans un studio d’enregistrement, Leos Carax est aux manettes derrière la console. Comme il apparaissait en 2012 dans les premières images d’Holy Motors, passant de l’intimité d’une chambre à l’immensité d’une salle de cinéma, il se pose en démiurge, du moins en chef d’orchestre. Cette histoire, c’est moi qui vais vous la raconter, semble-t-il affirmer. Et de lancer: «So may we start?»

Oui, on peut commencer, lui rétorquent dans la cabine Ron et Russell Mael, alias Sparks, groupe culte qui depuis la fin des années 1960 est passé du glam-rock à la new-wave, avant de glisser vers une pop synthétique théâtrale et baroque. Les Américains sont à l’origine d’Annette, dont ils ont imaginé l’histoire et composé la musique. Il s’agit du sixième long métrage de Carax depuis Boy Meets Girl (1984), et ce n’est que la deuxième fois qu’il ne l’a pas écrit lui-même – Pola X (1999) était adapté d’un roman d’Herman Melville.

Déambulation urbaine

Dans ce studio de Santa Monica, il y a aussi des choristes, et voici que tous – le réalisateur y compris – se lèvent pour sortir dans la rue sans cesser de chanter. Soudain surgissent dans le cadre Marion Cotillard et Adam Driver, puis à chaque coin de rue arrivent d’autres personnes. Le plan-séquence est virtuose, il y a quelque chose d’enivrant à assister à cette déambulation, comme un improbable Mardi gras qui aurait déserté le Quartier français de La Nouvelle-Orléans pour investir Los Angeles. «Bye-bye, bon voyage», lance alors la troupe à Cotillard et Driver, qui vont se séparer, elle s’engouffrant dans une limousine tandis qu’il enfourche une moto. A ce moment précis, les acteurs deviennent les protagonistes d’Annette, comédie musicale à la fois tragique et déjantée élaborée par les Sparks comme un album concept, avant de finalement devenir un film.

Ann (Cotillard) et Henry (Driver) forment un couple glamour et improbable – «the Beauty and the Bastard», résume une émission people. Elle est une chanteuse lyrique très en vue tandis qu’il joue tous les soirs un spectacle de stand-up irrévérencieux donnant dans la provoc. Mais ils s’aiment d’un amour inconditionnel – «we love each other so much», chantent-ils à l’unisson dans une magnifique séquence démarrant dans une vallée dominant L.A. pour se poursuivre nuitamment à moto et s’achever dans le lit conjugal. Pour Carax, qui dans Holy Motors avait déjà explosé les codes de la narration classique pour flirter avec le cinéma de genre, la comédie musicale est comme un laissez-passer offrant une liberté totale en matière de montage et de narration, comme lorsque Ann va quitter la scène d’opéra pour pénétrer dans un décor qui est une véritable forêt.

Un bébé à la voix d’ange

Annette est un conte, et c’est encore plus vrai lorsqu’on découvre le personnage-titre: il s’agit de la fille que va avoir le couple, et à l’image c’est un jouet, un pantin… qui va donner au récit une dimension résolument tragique. Annette a un don: elle a hérité de sa mère une voix d’ange, que son père ne va pas hésiter à exploiter. Bienvenue à Baby Annette, star des réseaux sociaux! Mieux vaut ne pas en dire plus, tant le film, tel un bateau ivre, va alors multiplier les virages narratifs, afin de constamment déjouer les attentes.

Lire aussi:  Leos Carax, en route pour Cannes via Genève

Les attentes, justement, étaient grandes. Annoncé pour Cannes 2020, le film est à travers son addition «Carax + comédie musicale + Sparks» un formidable accélérateur à fantasmes. Dès lors, pour l’apprécier pleinement, mieux vaut le prendre comme un objet en soi, ne pas chercher à le comparer au formidable Holy Motors, qui célébrait la magie des images en mouvement à travers un Denis Lavant incarnant dix personnages différents. Il vaut mieux se laisser porter par sa musique et quelques très beaux moments de cinéma, ses métaphores – la tache de naissance d’Henry qui grandit en même temps qu’il s’enfonce dans les ténèbres – et une réflexion intéressante, quoique convenue, sur la célébrité éphémère. Il s’agit d’un film qui mérite une seconde vision, pour mieux en apprécier toutes les aspérités.


Annette, de Leos Carax (France, Etats-Unis, Suisse, Mexique Belgique, Allemagne, Japon, 2021), avec Marion Cotillard, Adam Driver, Simon Helberg, 2h19.