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JOURNALE INTIME

Annie Ernaux: Se perdre

Annie Ernaux publie 300 pages de notes sans retouches sur le détail de sa liaison avec l'amant russe de «Passion simple»

Annie Ernaux

Se perdre

Gallimard, 294 p.

Dans Passion simple (1992), Annie Ernaux avait raconté sa liaison d'un an avec un homme marié et plus jeune qu'elle, rencontré lors d'un voyage en URSS. Durant toute sa relation avec cet «amant de l'ombre», son journal intime a été son seul lien d'écriture, une façon aussi de supporter l'attente du prochain rendez-vous. Passion simple était un de ces brefs récits, nets et cliniques, auxquels Annie Ernaux a habitué ses lecteurs, où la recherche de la vérité écrite l'emporte sur la prudence: en moins d'une centaine de pages, tout y paraissait dit de ce qui devait l'être sur le vertige de la dépossession de soi.

Or, elle publie aujourd'hui les pages sans retouches de son journal intime concernant cette liaison avec un homme «lointain et doux», comme l'était son père. C'est qu'en les relisant, elle y a vu «quelque chose de cru et de noir» qui lui paraissait devoir être aussi «porté au jour». (De la même façon, elle n'avait jamais pensé publier les pages du journal tenu durant la maladie d'Alzheimer de sa mère, comme s'il n'existait qu'une vérité, celle qu'elle avait tenté d'approcher dans Une Femme.) Cohérente plus que scandaleuse, cette démarche de dévoilement semble donc liée chez elle à un désir croissant de se mettre en danger, de s'éprouver soi-même sans se soucier de l'image qu'elle donne.

Car ce constat d'aliénation n'apparaît pas comme un projet maîtrisé, au contraire de Passion simple, ce qui se vérifie d'emblée par son volume imposant. Le monde extérieur est pratiquement absent de ces pages répétitives où il n'est question que de ses échanges sexuels avec S., placés sous le signe de l'attente, des torturantes questions sans réponse, des rêves et des fantasmes, de la faim insatiable du corps de l'autre, de la jalousie, du sentiment de perdre son temps et des trop brefs moments de bonheur douloureux d'une liaison sans avenir: «La précarité donne une intensité absolue, violente, à ces rencontres», constate-t-elle.

On ne saura pas grand-chose de S., en poste à l'ambassade d'URSS où il semble s'occuper d'activités culturelles assez mal définies, car il n'a rien d'un intellectuel: grand, blond, aimant le luxe et les voitures rapides, il énumère avec vanité les marques de ses vêtements (chemise Saint Laurent, cravate Cerruti, pantalon Ted Lapidus) – ce qui ne l'empêche pas de porter d'affreux slips soviétiques. Résumé par Annie Ernaux, le bilan de leurs rencontres est sans complaisance: «Il baise, il boit de la vodka, il parle de Staline.» Mais encore il regarde l'émission Le juste prix sur TF1 et – détail qui tue – il conserve ses chaussettes pour faire l'amour…

En déclarant à Apostrophes qu'«il n'y a pas que le bonheur qui rende heureux», Annie Ernaux a laissé sans voix ses interlocuteurs, à commencer par l'aimable Bernard Pivot, complètement pris de court. «Ce besoin que j'ai d'écrire quelque chose de dangereux pour moi, comme une porte de cave qui s'ouvre, où il faut entrer coûte que coûte»: l'aveu final de Se perdre montre que tout se passe comme si l'écrivain revenait sans cesse, pour tenter de l'exorciser, sur le gouffre noir de la peur et la honte éprouvée à douze ans par la fille de l'épicière de Lillebonne, quand son père a failli tuer sa mère. A la cave, justement.

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