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«Anomalia», série de mystères en Gruyère

Nouvelle série de la RTS conçue par Pilar Anguita-Mackay, «Anomalia» conte le retour d’une neurochirurgienne sur ses terres natales. Et sa découverte d’un monde caché. Un feuilleton qui bénéficie d’un usage subtil du fantastique

Le début d’Anomalia a un certain classicisme, une peinture de paysage à l’américaine. Grands espaces d’hiver malgré les roches escarpées, montagnes blanches, plans aériens sur des pins saupoudrés, route longiligne enserrée dans la neige; et dans une voiture, une mère et son fils, qui discutent de leur nouvel horizon. La Gruyère.

Neurochirurgienne cotée, récemment séparée, Valérie (Natacha Régnier) quitte Genève pour revenir dans sa région natale. Elle est engagée par le professeur Wassermann (Didier Bezace), à la tête d’une prestigieuse clinique privée nichée dans la forêt. Lucas, le fils (Iannis Jaccoud), suit de mauvaise grâce, d’autant plus qu’il va vite voir ce qui pourrait être l’esprit d’une femme accusée de sorcellerie, qui fut noyée dans la source locale. Premier vertige. Valérie va aussi tanguer, puis avoir des visions, tandis qu’elle affronte un Wassermann dont la nature rêche se dévoile chaque jour un peu plus. Mystères en Gruyère. Dans ses brumes fribourgeoises, il sera question de la hantise du passé, et de curieux pouvoirs. Valérie va se découvrir un talent de guérisseuse. Pour une neurochirurgienne, il y a de quoi être bousculée.

La première série fantastique suisse

Anomalia, la nouvelle série de la RTS, est une anomalie en soi, puisqu’il s’agit de la première série TV helvétique à évoluer dans le genre fantastique. Un registre peu pratiqué au pays en général, et dans ses feuilletons en particulier. Un pari de la commanditaire, la RTS.

Coproductrice pour la chaîne, Françoise Mayor veut relativiser le risque: «Nous voyons avec des émissions telles que Temps présent que les gens sont friands de cette thématique, les guérisseurs, les rebouteux… Notre précédente série, Station Horizon, était plus solaire. Avec Anomalia, nous partons d’une situation ordinaire, sobre… Nous n’allons pas choquer, mais proposer une aventure.»

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L’investissement se révèle comparable aux précédentes séries romandes, 4,5 millions de francs pour huit épisodes. Et la distribution est soigneusement élaborée pour panacher les suffrages francophones: découverte, et primée à Cannes, grâce à La Vie rêvée des anges, Natacha Régnier vient de Belgique, tandis que Didier Bezace est une figure – et une voix, grave – du cinéma et du théâtre hexagonaux.

L'ambition de viser le marché suisse et international

Le producteur Jean-Marc Fröhle note que la «grande ambition artistique» de la série s’accompagne de la volonté de viser «le marché suisse et international». En sus, des vedettes locales occupent leur place avec brio, Claude-Inga Barbey, Jean-Charles Simon et Patrick Lapp.

Le pari du fantastique, la créatrice Pilar Anguita-Mackay, qui a conçu les longs-métrages La Mémoire des autres et Jeux d’été, l’empoigne en évoquant d’abord ses origines sud-américaines, «une culture où les esprits sont naturellement présents, dans la vie comme dans les histoires». Elle mentionne la puissance des lieux investis pour son histoire, la maison de famille de l’héroïne et l’hôpital – de fait, un ancien sanatorium –, dont les labyrinthes souterrains rappellent L’Hôpital et ses fantômes, la série de Lars von Trier en 1994 – «une référence», assume l’auteure. Elle aussi mentionne la popularité des guérisseurs, «surprenante à mes yeux dans une culture par ailleurs très rationnelle». C’est donc «un sujet pas si éloigné du public».Et la RTS a veillé au grain, demandant d’atténuer un peu le démarrage de l’histoire pour ne pas trop apeurer ses spectateurs.

Une série lente mais pas ennuyeuse

Clairement, Anomalia n’est pas une série d’épouvante. La dimension surnaturelle s’installe peu à peu. A voir les premiers épisodes, la série est lente sans ennuyer. Elle pose un univers réaliste, soutenu par des comédiens de talent et servi par une réalisation soignée de Pierre Monnard (le court-métrage Swapped, le long Recycling Lily).

Pilar Anguita-Mackay a le fantastique prudent, parcimonieux. Alors que, dans un schéma classique, les éléments de l’étrange seraient vite lancés pour en venir à la confrontation du normal et de son adversité, la scénariste utilise ses phénomènes inexpliqués et les visions de ses personnages comme des ingrédients en soi. «Oui, car je ne voulais pas que l’on soit dans le truc, ou l’artifice», dit-elle. Cette sincérité dans l’étrangeté constitue la prometteuse voix d’Anomalia.

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