Il a tous les attributs de son âge, Hector. Le petit ventre rebondi, les plis dans le cou et le haut des cuisses, la mèche blonde qui boucle au-dessus de l’oreille. Mais il a ce regard de vieux sage, direct et perçant, et puis ce doigt qui pointe le nombril, façon chapelle Sixtine et histoire de dire qu’il sait bien quelle est sa place. Ce portrait magnifique vaut au Lausannois Anoush Abrar de figurer parmi les quatre finalistes du Taylor Wessing Photographic Portrait Prize. Le résultat final sera communiqué le 11 novembre, mais depuis qu’elle a été rendue publique, l’image du chérubin divise la Toile. Interview de son auteur.

Etes-vous surpris par les réactions que suscite ce portrait?

Non, j’ai moi-même été choqué d’être dans les quatre gagnants; nous vivons dans un tel monde de censure que je n’y croyais pas. La nudité, lorsqu’elle est sérieuse, commence à être si problématique que j’ai tendance parfois à m’autocensurer. Cette image dérange parce qu’il s’agit d’une nudité pure, sans filtre, bien que la référence à la peinture soit très forte. Et qui plus est de la nudité d’un enfant. Les réactions et commentaires sur Internet ne relèvent pas de considérations esthétiques sur ma photographie, mais plutôt du rapport qu’entretiennent les gens à la nudité. Certains sont gênés et évoquent ce mot que je ne veux pas voir collé à mon travail. D’autres parlent plus sobrement de sexualisation des enfants. Ce sont les dérives humaines qui ont sali cela, alors que la nudité est un état naturel pour les bébés. Je veux lui redonner ses lettres de noblesse.

La nudité est-elle la seule question soulevée par les internautes?

Beaucoup évoquent la question de l’exploitation de l’enfant. Mais qui connaît les bébés sait bien qu’il est impossible d’obtenir une image de ce genre sans que l’enfant ait posé de son plein gré. D’autres se demandent ce que pensera le modèle une fois devenu grand. Je leurs réponds qu’un adolescent ou un adulte ne s’identifie plus du tout au nourrisson qu’il a été. Montrer les mariés petits et tout nus est un classique de ces soirées de fête et personne n’y trouve à redire.

Pourquoi ce projet?

Je travaillais sur une série de portraits entre le vrai et le faux, lorsque j’ai songé à cette toile du Caravage, Sleeping Cupid, représentant un chérubin allongé. J’ai ressenti le besoin de faire mon propre «sleeping cupid». Je suis un grand fan de ce peintre, ce côté sombre est avant-gardiste pour l’époque et qui le reste aujourd’hui lorsque nous évoquons des enfants. Son enfant dort-il, est-il mort, pourquoi a-t-il ce visage d’adulte? J’ai contacté une famille de mon entourage, le portrait de leur petit garçon a été une véritable révélation: il fallait continuer ce projet. Le deuxième enfant, Hector, a été incroyable. Il a dicté la suite.

C’est-à-dire?

Je me suis demandé au départ si j’allais photographier des filles aussi, jusqu’à quel âge… car mon idée était de réinterpréter Le Caravage, pas de le copier. Hector a imposé l’idée du chérubin et j’ai décidé de me cantonner aux garçons entre un an et demi et deux ans et demi. C’est l’âge où ils ont encore ce petit ventre et cette fragilité. Sur cette image, Hector n’a que 17 mois mais une présence incroyable. Je me suis demandé à quel moment un enfant a conscience de son image et d’être pris en photo, dans ce monde où ils y sont confrontés en permanence. Je me suis demandé si je ne venais pas de réaliser le premier portrait, et je le dis humblement. Cet enfant a posé pour moi.

C’est pour cela que vous avez choisi d’envoyer celui-ci au Taylor Wessing Prize?

J’en ai quatorze pour l’instant mais aucun n’arrive au niveau d’Hector. Son regard est unique. Dans mon métier, je passe beaucoup d’une image à l’autre mais je peine à me détacher de celle-ci. Je la regarde comme un livre d’histoires, je zoome sur une main, un pied, une écorchure…

Il est plutôt difficile de faire poser des enfants si jeunes. Comment se déroulent les prises de vue?

Cela se passe toujours chez les parents et avec eux. Il faut que l’enfant soit prévenu. J’installe mon voile noir sur le canapé. S’il ne veut pas y monter, j’arrête et reviens une autre fois. Il est nécessaire d’être doux, de chuchoter plutôt que de taper dans les mains d’un air enthousiaste en disant «viens, on va faire une photo!» Je fais très peu d’images, cela ne sert à rien de mitrailler; il faut juste capter ce regard. Les petits bougent tout le temps et adoptent naturellement des poses de chérubins, il faut appuyer au bon moment. Parfois, je déplace un bras ou une jambe, rien de plus. C’est le travail le plus difficile que j’aie effectué en portrait jusque-là. Les parents sont généralement stupéfaits par le résultat; ils ont l’impression que leur enfant a vieilli d’un coup.

A-t-il été compliqué de convaincre les parents?

J’ai essuyé un ou deux refus. Lorsque j’explique ma démarche et précise que les parents pourront toujours retirer l’image de la série si le résultat ne leur plaît pas, ils sont généralement d’accord de se lancer.

Vous avez été troisième à ce même prix pour un portrait de Kofi Annan en 2013. Vous concourez souvent?

J’ai été nominé trois fois, c’est-à-dire dans les 50 portraits sélectionnés pour l’exposition, dont deux fois parmi les quatre premiers. Je participe régulièrement car ce concours est à la fois très prestigieux et très populaire. La National Portrait Gallery est l’un des lieux les plus visités de Londres, les touristes y affluent et ce ne sont pas forcément des passionnés de photographie. En cela, c’est une plateforme incroyable. 

Taylor Wessing Photographic Portrait Prize, du 12 novembre 2015 au 21 février 2016 à la National Portrait Gallery de Londres. www.npg.org.uk