Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
L’artiste dans son atelier. 

Exposition

Anselm Kiefer, le peintre qui n’oublie rien

Le Centre Pompidou et la Bibliothèque nationale de France proposent le panorama d’une œuvre qui affronte les désastres de l’histoire et les profondeurs d’une mémoire blessée

Parmi les artistes contemporains, Anselm Kiefer bénéficie d’un statut particulier. Rarement critiqué, même par les adversaires les plus résolus de l’art tel qu’il apparaît aujourd’hui dans les institutions culturelles et sur le marché. Accueilli avec le respect dû à ceux qui semblent posséder une connaissance supérieure. Admiré pour son courage quand il affronte les démons de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale.

Chez Kiefer, tout est énorme: la signification démonstrative de ses œuvres qui brassent les mythes et les sagesses, leur nombre, leurs dimensions, les moyens qu’il utilise en se jouant des matériaux (les cendres, le plomb, le sable, le béton, les végétaux et la peinture au sens le plus traditionnel du terme). C’est un homme qui n’hésite pas à déplacer littéralement les montagnes, comme il l’a fait autour de sa résidence du sud de la France à Barjac, creusant les collines et construisant des tours.


Peintures gigantesques

Il est pourtant sans cesse à la limite du malentendu, c’est-à-dire de l’interprétation fautive, comme ce fut le cas dès ses débuts lorsque vers 1970, avec ses œuvres intitulées Occupations, il s’est représenté tendant la main comme un salut nazi dans différents lieux de l’Europe où la guerre était passée, geste qui fut interprété comme une simple reproduction alors que c’était déjà une interrogation, une prise en charge par l’expérience personnelle des questions posées par l’histoire.

Les deux expositions qui lui sont consacrées à Paris au Centre Pompidou et à la Bibliothèque nationale de France donnent la mesure de l’entreprise. La première est une rétrospective, 150 œuvres dont environ 60 peintures la plupart gigantesques, des travaux sur papier, des livres d’artiste, des vitrines évoquant l’alchimie et la Kabbale créées spécialement selon une méthode qu’il avait adoptée dans sa jeunesse et où il assemble toutes sortes d’objets dont les relations provoquent un sentiment d’écoute ou d’étrangeté. Et, dans le forum du Centre, une haute installation que l’artiste avait construite à Barjac, une tour à l’intérieur de laquelle sont suspendues des bandes de plomb recouvertes de photographies prises depuis des années par Anselm Kiefer. L’exposition de la Bibliothèque nationale est une installation constituée d’œuvres allant de 1968 à aujourd’hui, à la fois atelier et bibliothèque, conçue par l’artiste autour des thèmes permanents de son art, la parole, les mots, l’écriture et les livres, avec vitrines, peintures et sculptures.

Chez Anselm Kiefer, ce qu’on appelle aujourd’hui «le travail de mémoire» n’est pas une vague injonction morale à usage intermittent. C’est une pratique. Il est d’ailleurs plus exact de dire qu’il s’agit d’un travail de la mémoire, d’un exercice musculaire voire d’une discipline, tant Kiefer en fait une activité quotidienne de fouille, d’exhumation et de mise en forme, qui lui donnent la carrure d’un véritable athlète de la mémoire allemande et même occidentale.

Pour comprendre cette œuvre assez intimidante à cause de la portée des moyens qu’elle mobilise et de l’étendue des questions qu’elle pose, il faut en évoquer le lieu et les circonstances. Kiefer naît en Allemagne le 8 mars 1945, deux mois avant la capitulation nazie. Il grandit dans un pays dévasté où restent encore les décombres de quelques bâtiments hitlériens construits afin de produire des ruines fabuleuses mille ans plus tard selon la volonté d’Hitler et la doctrine de l’architecte du Reich, Albert Speer. Après la guerre et après de courtes années passées à solder les comptes, le monde passera à autre chose, à la guerre froide avec le communisme où la République fédérale d’Allemagne devient une vitrine politique, stratégique et économique face au nouvel ennemi. Il est recommandé
d’oublier.

Plaie ouverte

Mais pour beaucoup d’artistes et d’intellectuels, la question reste entière. Cette question est souvent résumée par la citation tronquée d’un texte écrit par le philosophe Théodore Adorno en 1949 (citation tronquée reprise dans l’exposition du Centre Pompidou), «écrire un poème après Auschwitz est barbare». En fait, Adorno dit: «La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie: écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes.»

Ce n’est pas une assertion univoque mais l’énoncé d’une contradiction avec laquelle il faudra vivre. Et cette nécessité, qui n’interdit ni d’écrire des poèmes ni de faire de l’art mais en fixe les conditions, est le fonds de l’œuvre de Kiefer et de ses relations avec la poésie et les poètes comme Paul Celan et Ingeborg Bachmann, de son travail sur les mythes allemands, sur l’alchimie puis sur la Kabbale et le Talmud, c’est-à-dire sur la parole, l’écriture et le Livre en tant que construction du monde. La plaie est ouverte à jamais. Y fouiller est la seule manière de survivre.

Pour les «Nachgeboren», pour ces artistes nés après la guerre, la tâche est énorme. Le sentiment d’irrémédiable après les attentats de 2015, de changement sans retour du sens de la vie, en donne une mesure infime. Anselm Kiefer n’esquive rien. Il fait face à l’incroyable effondrement de l’espérance culturelle allemande qui, de la philosophie des Lumières, de la poésie romantique, de la musique, de la peinture, de Bach ou Beethoven, Kant, Goethe, Novalis et Friedrich au triomphe d’Hitler pose le problème de la raison et de l’héritage. Il ne fait pas face par la seule pensée. Il va au cœur. Il éprouve. Il expérimente. Il se met à la place, au centre de la chose qui n’a pas empêché la barbarie et l’a peut-être, peut-être, rendue possible.

Mythes fondateurs

Il peint, il repeint les mythes fondateurs. Il peint les monuments de l’Allemagne détruite, il peint les corps perdus parce que niés par le monde tel qu’il est devenu, il évoque les poèmes nés des cendres. Jusqu’à la dernière salle de l’exposition du Centre Pompidou et aux dernières œuvres où une installation, citant De l’Allemagne de Madame de Staël, fait se côtoyer les noms de l’histoire culturelle allemande avec des reliques de la Bande à Baader et des «années de plomb» (ce plomb qu’on trouve partout dans son œuvre), pas loin de grands tableaux qui sont des parterres de fleurs. La poésie est impossible, il est impossible de ne pas faire de poésie.

Anselm Kiefer se bat corps à corps. Il accomplit l’une des possibilités de l’art (pas la seule) qui est de re-vivre, de re-faire l’expérience de l’histoire, de pénétrer au centre d’un événement qui n’a pu être évité non pour en changer le cours puisque ce re-vivre est purement symbolique, mais pour y trouver les traces d’une humanité perdue de son propre fait.

Il ne faut pas imaginer les artistes comme s’ils étaient des amateurs choisissant d’aller voir des œuvres ou de visiter une exposition parmi d’autres en fonction de leur envie du moment. Il n’y a pas de choix malgré les discours qui laissent supposer qu’il y en aurait un. Chaque artiste fait ce qu’il peut, rien de plus. Kiefer est depuis le début, c’est-à-dire depuis son début qui est sa naissance et son lieu, habité par ce qu’il doit faire. Le plus impressionnant est qu’il le fait alors que beaucoup se seraient dérobés.

Admirable et pénible

Pour reprendre un extrait du fameux texte d’Adorno où il est question de poésie: «Même la conscience la plus radicale du désastre risque de dégénérer en bavardage.» Chez Kiefer, tout est une lutte contre le risque du bavardage. C’est d’ailleurs ce qui le rend à la fois admirable et pénible. Cette profondeur systématiquement recherchée. Cette incapacité à être modeste et minuscule devant la tâche phénoménale. Cette volonté de s’emparer des événements, des œuvres, des manifestations de la pensée les plus complexes et les plus considérables. De ne jamais céder au divertissement.

Il y a chez Kiefer quelque chose de l’heroic fantasy avec l’héroïsme et sans la fantaisie. La destinée lourde et la grandiloquence que le spectateur doit accepter vu la profondeur et la justesse des interrogations posées devant lui. Intimidante, péremptoire, telle est cette œuvre au-delà de l’émotion qu’elle suscite. Elle est puissante et dirigée contre la puissance. Elle est autoritaire et dirigée contre l’autorité. Elle est destructrice et dirigée contre la destruction. Elle est la contradiction incarnée. Et parce qu’elle l’est, elle produit l’inconfort (inconfort de l’histoire et de l’être dans l’histoire) en mettant ceux qui le ressentent au défi de s’en débarrasser.

A voir

«Anselm Kiefer», jusqu’au 18 avril, Centre Georges Pompidou, www.centrepompidou.fr

Anselm Kiefer, «L’Alchimie du livre», jusqu’au 7 février, Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, quai François-Mauriac, www.bnf.fr

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a