Poèmes de Czernovitz. Douze poètes juifs de langue allemande. Trad. et présentation de François Mathieu. Laurence Teper. 240 p.

Paul Celan n'était pas le seul poète de Czernovitz, loin de là. Surnommée la petite Vienne (Kleinwien), la capitale de cette Bucovine qui, de partie de l'Empire austro-hongrois, tomba, pour son malheur, dans l'escarcelle de la Roumanie avant d'être cédée à l'Ukraine à laquelle elle appartient encore aujourd'hui fut un centre culturel, et en particulier de culture juive, riche et effervescent.

Après Florence Heymann, et son beau Crépuscule des lieux, François Mathieu a eu l'excellente idée d'assembler une anthologie de douze poètes juifs de langue allemande, tous natifs de Bucovine, sous le titre Poèmes de Czernovitz.

Une préface historique détaille d'abord l'incroyable brutalité avec laquelle furent traités les Juifs de cette province que les Roumains massacrèrent et maltraitèrent à partir de 1918 avec une violence qui ne le céda guère à celle des nazis.

Devant tant de persécution, la poésie devint rapidement, comme il le montre, un lieu de refuge où attester à la fois l'angoisse, la souffrance, mais aussi parfois les derniers espoirs de trouver un sens à ce qui se passait.

Tous contraints à l'exil, quand ils ne furent pas assassinés sur place, les poètes rassemblés dans cette anthologie sont, à l'exception de Celan, très largement inconnus en France. Il était donc judicieux de faire une place à Rose Ausländer, Alfred Kittner, Immanuel Weissglas, Alfred Margul-Sperber ou encore Ilana Shmueli comme à Klara Blum, David Goldfeld, Alfred Gong, Selma Meerbaum-Eisinger, Moses Rosenkranz et Manfred Winkler dont on trouvera ici quelques pages précédées chaque fois d'une courte biographie indiquant les circonstances de leurs œuvres.

Ces poètes sont certes des poètes mineurs. Mais leur témoignage n'en est pas moins saisissant. «Dans le ghetto:/Dieu a abdiqué», lit-on ainsi par exemple dans un poème de Rose Ausländer, qui ressaisit en deux vers la grande question de ce que d'autres ont nommé «l'éclipse» de Dieu à Auschwitz. Moses Rosenkranz, pour sa part, parle d'une vieille femme dont il fait le portrait:

«Un ventre duquel dix vies sont

[sorties

Un visage qui a accueilli

[quatre morts.

Un crâne dans les rares cheveux

[duquel

une tempête d'existences humaines

[s'est empêtrée.

Vieille femme, je regarde ta

[prestance

et parfois je sens que tu es une

[maison

où les Juifs viennent dire leurs

[prières.

Tu es un vieil ermitage de terre

[sèche.»

Ou encore de ce sinistre train qui:

«roule et roule et bourdonne

des Juifs sont son chargement

en lui la mort moissonne

il roule jusqu'à l'accomplissement».

On trouvera aussi le poème «Er» («Elle» - la mort) de Weissglas qui présente de frappantes ressemblances avec la «Fugue de mort», la «Todesfuge», poème qui rendit célèbre Paul Celan avec son vers central (sans doute le vers le plus important de la poésie allemande de l'après-guerre): «der Tod ist ein Meister aus Deutschland», «la mort est un maître venu d'Allemagne». «La mort est un maître allemand», écrit Weissglas dans la traduction de Mathieu. Rangés par ordre alphabétique, ces douze poètes rappellent le malheur d'une communauté disparue pendant que, pour reprendre l'image de Manfred Winkler, «le dieu mort dormait». A ce titre, ce livre constitue un mémorial indispensable dont on regrettera simplement qu'il n'ait pas inclus, en face des traductions, les textes dans leur langue d'origine.