Sur la scène du Duc des Lombards parisien, il y a quelques jours, Anthony Ortega scrute l'assistance. La biographie du saxophoniste californien – où les noms de Clifford Brown, Lionel Hampton et Quincy Jones s'alignent sans discontinuer – laisse penser que le souffleur est un vieux routier. Ravi par chaque applaudissement, Anthony Ortega n'a pas vraiment l'habitude d'être porté aux nues. Une carrière d'éclipses, de mercenariat consommé et d'albums mal distribués a relégué ce son hors norme dans la pile des oubliés. Depuis quelques semaines pourtant, la presse spécialisée s'affole. La sortie de l'album Scattered Clouds, sur le label bâlois Hat Hut, éclaire enfin un parcours en zigzag et un profil passionnant. Avant le concert de ce soir, dans le cadre de l'AMR Jazz Festival genevois, rencontre avec une révélation septuagénaire.

«Je ne sais pas pourquoi j'ai toujours échappé à la notoriété.» Au fil des ans, Anthony Ortega a renoncé à la reconnaissance. Phrasé sinueux, digressions abondantes: le jazzman parle de sa vie comme Charles Lloyd, autre saxophoniste magistralement exhumé, lui, par le label allemand ECM. Ortega ne semble pas avoir trop souffert de ces heures passées à gagner sa vie plutôt qu'à construire une œuvre. «Toutes les expériences que j'ai pu faire ont nourri mon art, affirme-t-il. Même les pires infamies.» Et des infamies, il y en a eu. Un soir, le saxophoniste, engagé dans un casino de Lake Tahoe (Nevada), doit jouer derrière le rideau un solo de flûte que le comique Jerry Lewis mime sous les projecteurs.

C'est au sein de big bands, souvent en tant que dernier saxophone, qu'Ortega découvre le métier et qu'il sculpte une sonorité d'alto, tour à tour rugueuse et lascive, au gré du contexte. Musicien à la commande, il apprend vite la souplesse: «J'ai du souvent m'adapter aux circonstances, dès mon enfance. Lorsque j'ai demandé à ma mère de m'acheter un saxophone ténor parce que j'adorais leurs solos puissants, elle a préféré m'acheter un alto qui était bien moins cher.»

Armé d'un alto piteux, Anthony Ortega commence par jouer les mélodies de Frank Sinatra, son idole. Être musicien dans les années 50 à Los Angeles, signifie forcément se coltiner les formations sirupeuses de passage. Ortega, typique souffleur au timbre West Coast, est invité dans tous les grands ensembles. Il lui arrive de rencontrer les meilleurs: le vibraphoniste Lionel Hampton l'engage pour plusieurs tournées. Mais ce n'est pas dans les sections prestigieuses ni, ensuite, dans les sessions interminables du label Motown, que le saxophoniste peut développer une expression intime.

Tous les dix ans environ, un producteur intuitif redécouvre Anthony Ortega. En 1954, déjà, le souffleur enregistrait pour le label Vantage un bel album éponyme. Mais, que les maisons de disques soient mises en faillite ou que ses œuvres soient rapidement introuvables, Ortega voit son travail en leader passé sous silence. Peu à peu, pourtant, son jeu quitte les sphères sucrées du pur West Coast. Le timbre d'Ortega tire autant de Lee Konitz que d'Albert Ayler, le swing marmoréen et le free éructif. «Je suis étonné qu'on me compare souvent à Ornette Coleman. En tous les cas, j'aime son approche.» Le dernier album d'Ortega trahit ces influences apparemment contradictoires. Mélodique et aventureuse, la musique du Californien est une ode aux endormis furieux.

Anthony Ortega Quartet en concert: Ve 16 mars à 20h30. AMR Jazz Festival de Genève, Alpes 10.

Rés. 022/716 56 30. «Scattered Clouds» (hatOLOGY 555/Musicora)