Lors de l'un de ses nombreux voyages le long du Rhin, Goethe visite l'Ermitage d'Arlesheim. Entre les grottes, les cascades et les allées ombragées, son âme a dû ressentir fortement la spiritualité de ce jardin romantique dessiné par Balbina von Anlau-Birseck sous les auspices de l'alchimiste Cagliostro. Car le lieu est réputé pour attirer tout ce que l'humanité a pu porter de mystique, du culte romain de Mithra aux francs-maçons en passant par le saint Graal.

Rudolf Steiner pense-t-il à tout cela lorsqu'il décide, à l'aube des années 10, d'ériger un bâtiment apte à accueillir la mise en scène de mystères autant que la science ésotérique de l'anthroposophie? Oui et non. Il choisit de s'installer à un jet de pierre d'Arlesheim et à 10 kilomètres de Bâle, sur la colline dominant Dornach, parce qu'un de ses riches amis bâlois possède là des terres. Mais il fait divers commentaires – notamment dans ses lettres – sur l'endroit, affirmant que, chaque jour, il y découvre de nouvelles raisons d'y construire son grand œuvre parce qu'il est traversé de «courants spirituels» et que lui, Steiner, y aurait été conduit à travers son karma.

Le plus probable est que les «raisons spirituelles» sont venues justifier un choix pragmatique. Toujours est-il qu'en 1920 est inauguré au lieu-dit de Dornach un premier Goetheanum, tout de bois construit, qui est détruit par un incendie dans la nuit de la Saint-Sylvestre 1922-1923. En 1924, Rudolf Steiner dessine les plans d'un second Goetheanum, cette fois entièrement en béton. Il meurt l'année suivante, avant de voir la réalisation de son édifice, qui sera utilisé dès 1928 mais ne sera entièrement achevé et réaménagé qu'en… 1998!

Ce vaste édifice, conçu dans un style d'architecture organique où chaque partie est en relation avec le tout par une série de métamorphoses, apparaît tout en courbes et en arrondis: aucun angle ne vient arrêter les énergies qui doivent y circuler. Steiner imagine donc cette construction pour y mettre en scène ses drames mystères et pour donner un centre à la Société anthroposophique universelle, fondée en 1923.

Mais pourquoi l'avoir baptisée Goetheanum? Parce qu'il a été très tôt marqué par l'auteur des Souffrances du jeune Werther, dont l'influence sera fondamentale lorsqu'il élaborera sa profession de foi: l'anthroposophie, littéralement «sagesse de l'homme», dissidence de la théosophie.

Steiner, né en 1861 de parents autrichiens à Kraljevec (aujourd'hui en Croatie), se passionne très vite pour Goethe. De 1890 à 1897, il travaille aux archives de l'écrivain à Weimar et édite ses écrits scientifiques. Il est notamment subjugué par sa théorie des métamorphoses et par le cercle de couleurs dans lequel Goethe symbolise l'esprit humain et la vie spirituelle. Il en reprend les couleurs pastel – vert, bleu, violet, orange, jaune – pour dessiner sa propre cosmogonie, l'orange représentant le spirituel, le vert l'homme sur terre dans sa tendance «Lucifer». Ces couleurs sont omniprésentes dans le Goetheanum (vitraux, fresques), et les spectateurs sont censés en éprouver l'effet – bienfaisant.

Dans sa quête du surpassement de soi, dans sa recherche de l'«autre réalité», Steiner ne peut pas ne pas rencontrer Faust. Il se plonge dans la tragédie et en étudie des scènes dès 1915. Mais c'est sa veuve, Marie von Sivers, comédienne, qui poursuivra sa dramaturgie et montera la première partie du Faust en 1937, partie qui sera présentée et récompensée à l'Exposition universelle de Paris. L'année suivante, elle crée toute la pièce, inaugurant une tradition qui se perpétue jusqu'à nos jours: au Goetheanum, on joue tous les quatre-cinq ans l'intégrale du Faust.

Car si le Goetheanum est une «Université libre de science et d'esprit», un centre de séminaires et de cours, il est aussi un théâtre muni de trois salles, dont une de mille places, et d'une troupe fixe de vingt comédiens. Pour 1999, une nouvelle mise en scène a été confiée à Christian Peter, arrivé il y a plusieurs années au Goetheanum comme comédien, après avoir été élève dans une école de Waldorf. Il a deux credos: créer des images devant toucher le spectateur au-delà d'une compréhension intellectuelle et ne pas donner d'interprétation du texte mais lui laisser sa pluralité de sens.

Et qu'est-ce qui est anthroposophe dans l'esthétique du spectacle? Les lumières et les décors – qui datent, eux, d'il y a dix ans – aux fameuses couleurs pastel, censés faire entrer le public dans une ambiance particulière, ainsi que le recours à l'eurythmie (chorégraphie développée par Steiner) pour représenter ce qui n'est ni visible ni accessible par les cinq sens.

L'intégrale dure 23 heures réparties sur six soirées, comprend 850 costumes, un orchestre qui joue en live. Budget du spectacle: 4,5 millions, décors non compris. Se rendre à l'une des représentations, c'est assister à ce qui semble être une reconstitution parfaite de l'esthétique steinerienne, qui emprunte à celle des mystères antiques, avec chœur et danses d'invocation aux dieux, et qui n'est pas loin des recherches symbolistes du début du siècle. Le ton est déclamatoire et emprunt de pathos, le jeu minimaliste, le décor fait de grandes toiles peintes naturalistes.

Des chœurs prennent la parole ou chantent lorsque les danseurs «expriment l'inexprimable». Car, selon Steiner, lorsque l'on trouve l'harmonie intérieure par le mouvement eurythmique, on ne peut, en même temps, prononcer de mots, sous peine de perdre cette fameuse harmonie… En conclusion, il faut se rendre à l'une de ces représentations soit parce qu'on est un convaincu, soit parce que l'on veut voir, une fois, une mise en scène anthroposophe.

Avant le spectacle, on peut visiter les autres maisons de Steiner qui entourent le Goetheanum, flâner dans les librairies où l'on trouve toute l'œuvre du maître de Weimar, acheter des antiquités anthroposophes ou manger des délicatesses Weleda. En oubliant la viande et l'alcool.

«Faust», Goetheanum, Dornach, aujourd'hui et demain, tél. 08 44 80 34 34.