David Lynch, président du Jury de Cannes l'an dernier, s'est-il senti ivre, ivre de jalousie lorsqu'est passée devant ses yeux la scène d'ouverture de Punch-Drunk Love? Emballé dans un costume bleu qu'il ne quittera plus du film, Barry Egan (l'acteur comique Adam Sandler) baragouine au téléphone dans un entrepôt, se lève, pousse la porte métallique, sort – c'est un petit matin ensoleillé dans une banlieue de Los Angeles –, s'étire et tourne la tête vers la route, au bout de l'allée. Surviennent alors deux événements proprement lynchiens. Une camionnette s'arrête brusquement, l'un de ses occupants dépose un harmonium au milieu du chemin et, aussitôt, le véhicule repart en trombe.

Un instant plus tard, tandis que Barry s'interroge sur la nature de cet instrument abandonné comme un chien sur une route de vacances (drôle de bâtard piano-accordéon sans pedigree), un terrible accident de la circulation survient à quelques mètres de là, dérapage, tonneaux, bris de verre partout. Pour le restant du récit, les explications sur l'accident resteront hors champ et l'harmonium prolongera un moment, posé sur le bureau de Barry, sa vie d'accessoire incongru. Le héros imaginé par Paul Thomas Anderson ne s'embarrasse en effet ni des causes ni des conséquences. Il a un autre souci à soulager: ses crises de panique ou de violence, ses instincts compulsifs. Jusqu'à ce que, dans la logique d'une comédie romantique parfaite (ce qui ne va pas souvent de soi), une jeune femme (Emily Watson, évanescente comme une fée de conte) lui offre l'apaisement de l'amour partagé.

Centre de gravité du film jusque dans sa forme (alternance subtile de symétries millimétrées et de cassures brusques), Barry Egan est né d'une anecdote réelle. Fourbu par l'ampleur de son précédent film (Magnolia, trois heures pour une dizaine de personnages principaux), Paul Thomas Anderson rêvait d'un projet plus court (1 h 37) et aérien quand un article au sujet très curieux l'a intrigué. Le magazine Time racontait en effet l'aventure de David Phillips, ingénieux ingénieur civil californien qui découvrit la faille d'un concours promotionnel organisé par le fabricant alimentaire Healthy Choice: en achetant, pour 3000 dollars, 12 500 pots de pudding, il avait gagné deux millions de kilomètres en avion. De quoi voler à l'œil à vie!

En se demandant quel autre genre d'hurluberlu aurait l'attention nécessaire pour dénicher un tel trésor sur le code-barres d'un emballage, Anderson a inventé Barry Egan, un descendant éloigné de Buster Keaton. Un archétype, surtout, du célibataire dépressif moderne. Un homme qui sature. Sur l'écran, cette saturation se cristallise sur deux plans. L'histoire d'abord: Barry empile du pudding; est harcelé par ses sept sœurs; répond à toute contradiction par la violence; et n'hésite même plus à se frotter aux pires canailles, lorsqu'un malheureux numéro rose composé un soir de solitude se transforme en chantage à la carte de crédit. Dans le jeu des acteurs ensuite: Anderson a sciemment déséquilibré sa poignée d'acteurs professionnels en les confrontant à des amateurs choisis pour leur loquacité. Même la star Adam Sandler en sort transfigurée, capable de montrer un talent que les navets Big Daddy, Waterboy ou, actuellement à l'affiche, Mr. Deeds, ne laissaient pas soupçonner.

Saturations sur la forme, enfin, dans la lumière, les couleurs ou la musique (curieuse cacophonie composée par Jon Brion, collaborateur du cinéaste depuis son premier film): le réalisateur a notamment étudié les classiques du musical en Technicolor (Un Jour à New York, Un Américain à Paris), afin d'explorer les limites de la pellicule et de la bande-son. Anderson a aussi dit s'être inspiré de Tati. Et même David Lynch, autre fanatique du grand Jacques, a estimé, à raison, qu'il en était digne: avec son jury, il lui a attribué le Prix de la mise en scène.

Punch-Drunk Love – Ivre d'amour (Punch-Drunk Love) de Paul Thomas Anderson (USA 2002), avec Adam Sandler, Emily Watson, Philip Seymour Hoffman.