La pâleur de l’événement

Je sors du métro qui m’amène de la gare du Midi au quartier des musées à Bruxelles. Le ciel est couvert malgré le vent humide; la lumière de début février ne parvient pas à percer les nuages. Je marche vers le Palais des Beaux-Arts où j’ai rendez-vous avec Luc Tuymans, un peintre qui s’est imposé depuis une ou deux décennies sur le marché international malgré le succès des installations, de la photographie, de la vidéo et du numérique. Il m’attend au premier étage et m’entraîne avec lui faire le tour de son exposition.

Nous passons devant des tableaux souvent inspirés par l’actualité et par la science. Des images qu’il trouve dans les journaux ou dans les magazines. Mais dépouillées de leur anecdote, privées de leurs contrastes, de ce réalisme dont nous croyons qu’il est à l’origine du choc qu’elles provoquent. Sa peinture a une présence impérieuse malgré la petite taille de certaines toiles, malgré les couleurs délavées, malgré le dépouillement. Une peinture anti-spectacle, anti-émotion, qui s’insinue dans la pensée. Je me dis (me le suis-je dit?) que ce sera peut-être l’année des événements pâles. La centrale atomique de Fukushima n’a pas encore fusionné. J’ai pourtant devant les yeux les couleurs de la catastrophe.

En noir et blanc

L’art ne peut-il rien contre les images des écrans HD, avec leurs couleurs suréclairées, surcontrastées, où les dominantes de rouge ou de bleu créent une unité factice et font de n’importe quel événement une attraction fascinante? L’amour, la haine, la vie, la mort… La séduction d’une vitrine. L’expérience personnelle de la vie ne fait guère le poids face à cette expérience plus puissante, qui relie directement aux autres parce que nous la faisons en même temps qu’eux.

Quelques mois après avoir rencontré Luc Tuymans, je rend visite à Alain Huck dont les œuvres ont abandonné la couleur à la folie du monde réel. Il va présenter à Art Basel quatre immenses dessins en noir et blanc. Lui aussi tire ses images de documents d’actualité (parfois de photographies qu’il prend lui-même). Il les retravaille à l’ordinateur. Il les dépouille de l’anecdote et leur donne une brutale universalité où flotte la mort et le désastre. Les dessins d’Alain Huck n’ont pas la pâleur des tableaux de Luc Tuymans. Mais ils paraissent pris sous un voile de tulle qui les trouble et les éloigne du spectateur.

Des images sous la terre

En 1977, un petit miracle se produit pas loin de Thessalonique. L’archéologue Manolis Andronikos creuse un tumulus. Il y exhume trois tombes royales dont l’une, inviolée, est identifiée comme celle de Philippe II de Macédoine (359-336 av. J.-C.), le père d’Alexandre le Grand. Depuis, les inventions se sont succédé dans la région et les archéologues ont découvert des peintures fabuleuses.

Pour moi, avant de voir Au royaume d’Alexandre le Grand au musée du Louvre, cette époque n’était qu’une épopée où l’on croisait des philosophes, des artistes et des armées lancées à la conquête du monde. Dans les salles d’exposition transfigurées par une scénographie présentant quelque 500 objets archéologiques, j’écoute Sophie Descamps, sa commissaire française, qui s’est arrêtée devant la reconstitution plutôt allusive d’une tombe: «Avec toutes ces trouvailles, dit-elle, on est obligé de réécrire l’histoire de l’art antique, car on a retrouvé dans ces sépultures une peinture que l’on ne connaissait auparavant que par des écrits, par des mosaïques et par les copies des pinacothèques de Pompéi ou d’Herculanum.»

Ces écrits et ces copies ont profondément influencé la conception de l’art qui s’est développée en Europe à la Renaissance, l’idéal de beauté, de vérité picturale, et la place des artistes dans la société. Ils ont inspiré l’idée selon laquelle la peinture parfaite devrait reproduire la réalité au point que des raisins peints tromperont le regard des oiseaux qui viendront les picorer (comme l’a fait le peintre Zeuxis au temps du royaume) et même le regard d’un homme, fût-il le plus grand artiste de son temps (comme l’a réussi Parrhasios qui a trompé Zeuxis en peignant un rideau si parfait que ce dernier l’a pris pour un «vrai» rideau).

Une autre idée du visible

Peu de temps après avoir rencontré Luc Tuymans à Bruxelles, j’étais au Kunstmuseum de Bâle pour une exposition Konrad Witz (vers 1400-1447). Je connaissais son retable de Saint-Pierre qui est conservé au Musée d’art et d’histoire de Genève (il est aujourd’hui en restauration). Je connaissais sa Pêche miraculeuse qui est célèbre car c’est l’un des premiers voire le premier paysage réaliste de l’histoire de la peinture européenne, avec le lac Léman au premier plan, la campagne savoyarde et le Mont-Blanc à l’horizon.

L’exposition du Kunstmuseum rassemblait presque toutes ses œuvres connues – sauf le retable de Saint-Pierre qui n’avait pu être déplacé mais était présenté grâce à des reproductions grandeur nature – et celles de quelques-uns de ses collaborateurs et de ses suiveurs. Plus je m’avançais sur le parcours, plus je comparais Konrad Witz aux autres artistes exposés, plus leur incapacité à faire autre chose que lui emprunter des signes sans réussir à l’égaler m’a sauté aux yeux. J’ai vu sa manière unique de donner à chaque objet, à chaque personnage une ombre indépendante comme si chacun d’eux était éclairé par sa propre source lumineuse. J’ai vu sa manière unique de construire l’espace, chaque objet, chaque personnage ayant le sien propre.

Cette conception de l’espace pictural, de la représentation du réel n’a pas d’équivalent au XVe siècle et elle n’en a pas eu jusqu’à la fin du XIXe. Elle a été supplantée par les constructions linéaires, par la géométrie calculée qui s’est imposée dans toute l’Europe au XVe siècle, une construction qui forme la matrice de l’image moderne, qui a trouvé sa technologie de reproduction avec la photographie, et qui a forgé l’idée que nous nous faisons du réalisme et de la vérité des images.

Je me suis demandé ce que serait notre idée du monde si le modèle de Konrad Witz avait triomphé et pourquoi il avait perdu la partie. Et je me suis dit, grâce à lui, qu’une autre vérité des images est possible.