Comme un ouragan en sourdine. Genève aura connu ce souffle jusqu’à dimanche à l’insu d’une grande partie de sa population: une 11e édition du festival Antigel clandestine qui aura répandu son charme poético-électronique sur tout le canton.

Vous n’avez rien vu venir? Rien entendu? Il fallait tendre l’oreille. Quelque 183 représentations ont bien eu lieu, souligne Thuy-San Dinh, codirectrice du rendez-vous. Des concerts en streaming, à partir de la plateforme d’Antigel, des homélies rocks dans des églises avec le musicien Rodolphe Burger ou l’auteur Fabrice Melquiot, des soli pour un élu, des échappées timbrées à la tombée du jour. Le tout dans le respect des règles sanitaires et avec l’accord des autorités cantonales.

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Le monde du spectacle est laminé, condamné à raser les murs de la dépression depuis un an maintenant. Au volant d’Antigel, Thuy-San Dinh et Eric Linder ont créé des brèches dans la muraille des interdits. Avec leur équipe, ils ont entraîné des artistes guérilleros dans des zones affranchies du joug sanitaire. Au diable la pesanteur!

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Danse au pied des immeubles

Dans la mémoire des festivaliers malgré eux, des éclats qui sont des mèches pour le futur. L’autre soir, les danseurs Gabor Varga et Jozsef Trefeli ont bataillé, bâtons en main, comme deux chasseurs des steppes anciennes. Leur «Créature» s’est déroulé au pied de deux barres d’immeuble, dans le quartier du Lignon, l’un des plus populaires de Genève. A leurs fenêtres, familles et fumeurs d’aventure ont applaudi cette diablerie rythmique.

Autre pas de côté, jeudi après-midi au Théâtre de l’Alhambra, écrin de pourpre et de velours. Antigel invitait des fidèles à retirer un sac griffé, sur le modèle du click & collect qui est devenu la règle dans les commerces. Le principe? Le curieux avait droit à son barda en tissu et à une surprise: un solo de sept minutes, danse serpentine de Laurence Yadi, sur une chanson indienne suave au possible.

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Déflagration sensorielle

Cette onzième édition en catimini a donc misé sur des géographies fantasmatiques. Samedi et dimanche, la comédienne et auteure Olivia Csiky Trnka et son complice Louis Sé ont transformé un appartement du quai des Forces motrices en studio de radio. Au micro, le duo a déroulé en direct une ode fabuleuse, l’histoire d’un avion qui s’abîme dans une jungle primordiale, l’histoire aussi de rescapés qui apprennent l’alphabet des colibris. Promeneurs fluviaux – le soussigné par exemple, le long du Rhône, samedi au crépuscule – et fugueurs en chambre ont vécu ce vol plané grâce au streaming.

Les esprits chagrins se demanderont alors: «A quoi bon toutes ces escapades, alors que les circuits vers les théâtres restent barrés?» «Nous voulions questionner ce carcan de règles parfois absurdes, répond Eric Linder. Nous avions des dizaines de projets que nous aurions pu réaliser, mais nous nous sommes heurtés à un mur très solide. Cette édition nous a permis néanmoins d’inventer de nouveaux formats, qu’on pourra réutiliser à l’avenir.» «Des centaines de spectateurs ont eu un accès privilégié à des œuvres uniques, poursuit Thuy-San Dinh. Jamais, nous n’avons eu autant de réactions.» «Depuis un an, nous avons envie de nous jeter par la fenêtre, témoigne Olivia Csiky Trnka. Là, nous avons pu faire quelque chose. Toutes ces actions sont une forme de résistance.»

Samedi, donc, on a vécu cette griserie. Tandis que le Rhône se lovait dans la nuit, les voix d’Olivia Csiky Trnka et de Louis Sé orchestraient leur fable éolienne. Appelons cela un ouragan bienfaisant. Antigel s’achève comme une anomalie heureuse.