Scènes

A Antigel, des hommes bondissants vont fasciner Genève

Courses et corps sur ressort. Dans «Inoah», à découvrir ce jeudi au BFM, le Brésilien Bruno Beltrão s’inspire du hip-hop pour parler de la migration et c’est stupéfiant

Ils transforment la scène en un champ de mines sur lesquelles leurs corps de gladiateurs explosent en dizaines de combinaisons hallucinantes. Mais, parfois, ils arrêtent aussi le temps à travers une gestuelle soudain fine et fragile, dentelle en suspens qui évoque d’autres possibles que la rue, d’autres voies que l’exclusion. Depuis sa création à Rio de Janeiro en 1996, le Grupo de Rua emmené par Bruno Beltrão s’est déjà produit dans plus de 30 pays. On comprend le succès. Ses spectacles qui revisitent les codes du hip-hop sont de véritables manifestes, bondissants, pour un corps libre et vivant. De la bombe! Au Festival de la Cité, en 2017, on a vu le public se lever pour acclamer ces danseurs sur ressort. Sûr que les spectateurs feront de même, ce jeudi, au BFM, dans le cadre d’Antigel.

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Inoah, le titre de la pièce à (re)découvrir ce jeudi, fait penser à inouï. Ça tombe bien, car les évolutions type balle magique de la crew de Beltrão ont quelque chose de surnaturel. Rebonds insensés, jeux de bras et de jambes à cent à l’heure, pas de deux où le corps est jeté au sol et se redéploie comme par magie de l’autre côté du plateau: ces danseurs créent l’événement partout où ils passent. En 2006, ils ont été sacrés «Révélation de l’année» par le magazine allemand Ballettanz, en 2010, ils ont remporté «The Bessies», à New York. Vienne, Hambourg, Marseille, Paris, Berlin figurent parmi les villes phares qui ont encensé leurs productions mêlant révolte de quartier et désir de s’élever.

Du hip-hop revisité

Car Bruno Beltrão souhaite sortir du cliché des battles spontanées. Dans ses créations, le chorégraphe qui s’est formé en histoire de l’art et en philosophie reprend l’urgence de la street dance, mais en lui ajoutant une narration qui permet à ses pièces de gagner en épaisseur et en intensité. Ici, dans Inoah, l’artiste dénonce la stupidité qui veut que les denrées circulent librement alors que les êtres sont limités. On sent ce plaidoyer en faveur de la libre migration des personnes dans les courses et les corps lancés.

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On sent aussi l’irritation des barrières quand deux danseurs accomplissent un geste répétitif de balancier. Se voir contraint comme un automate ou un robot, voilà qui exaspère Bruno Beltrão. Mais la douceur fait aussi partie du programme d’Inoah. A un moment, plusieurs danseurs retiennent le temps en sculptant l’espace de leurs bras, très doucement. La lumière est alors tamisée, le son qui ressemble à une guimbarde s’adoucit. Souvent d’ailleurs, c’est le silence qui accompagne les bonds de ces ovnis.

Ambiance très mâle

Cette fragilité vient à propos nuancer une perfo à la virilité sinon très marquée. Le muscle et la solidarité mâle du ghetto dominent dans l’esthétique de Beltrão. Au Brésil, il y a des voix plus queer, plus métissées, comme celle, également invitée par le Festival de la Cité en 2016, de la chorégraphe Alice Ripoll.

Mais on ne va pas faire le procès d’un genre, la street dance, qui est une danse de combat née pour exprimer la colère autrement que par la violence. Et selon El Mercat de les Flors, la Maison de la danse, à Barcelone, «la proposition de Bruno Beltrão est l’expérience la plus rafraîchissante de ces quinze dernières années, parce que l’artiste arrive à créer un climat qui alterne menace et amabilité». Une histoire de la vie, ou plutôt de la survie, qui, de fait, explose de tous côtés et prend aux tripes.


Inoah, le 13 février, Bâtiment des forces motrices, 20h30, Antigel

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