Voyage

A Antigel, le jardin botanique devient apocalyptique

Le festival genevois propose, tout le week-end, de redécouvrir cette oasis végétale autrement. Casque audio sur les oreilles, les visiteurs entrent dans la peau de touristes spatiaux retournant sur une Terre désormais désertée… ou presque. Un voyage engagé et poétique

Dans les rocailles du Jardin botanique de Genève, des dizaines de petites lueurs bleues avancent en serpentin. Le pas est lent, processionnaire, comme s’il défiait l’apesanteur. On a beau connaître l’endroit par cœur, l’avoir parcouru des dizaines de fois, ce soir, nous sommes des étrangers. Des voyageurs venus de loin, invités à s’aventurer, à la nuit tombée, sur une planète qui n’est pas la nôtre. Du moins, qui ne l’est plus.

Tout le week-end, le festival Antigel invite les Genevois à découvrir leur îlot végétal autrement. Une balade d’une bonne heure, casque audio sur les oreilles, pour une expérience mystérieuse et sensorielle. Le concept séduit: plusieurs soirées de «Botanica» affichent complet.

Les sourds du cosmos

Dès le départ, la mise en situation est prenante, lunaire: en plus des écouteurs, chaque explorateur reçoit un masque de protection, à placer sur son visage avant de se lancer dans l’expédition. Un peu étouffant, il se révélera finalement une protection bienvenue contre le froid. Entre les bourdonnements électriques, une voix nous somme de ne jamais l’enlever. C’est la Police Intersystème, entité que l’on devine omnisciente, sévère, glaçante. «Ce tour de la Terre vous est offert en collaboration avec Coca-Cola.» On rit et frissonne à la fois.

Des silhouettes en combinaisons flottantes, mi-apiculteurs, mi-astronautes, guident les visiteurs en agitant leurs bâtons de signalisation qui clignotent. L’exploration commence, en même temps que le récit. Celui d’une femme, qui d’emblée nous interpelle au creux de l’oreille: «Nous sommes les sourds du cosmos.»

Sourds de n’avoir pas écouté la Terre qui souffrait, dépérissait, qui asphyxiait. Résultat, une grande éclipse et deux décennies plus tard, l’air est devenu irrespirable, les insectes ont agonisé et l’humanité s’est débinée en fuyant sur une planète au nom barbare. Reste cette femme à la voix chaude qui résiste. Ce jardin est son dernier bastion.

Touristes spatiaux

Le conte apocalyptique, signé Fabrice Melquiot, nous happe par sa violente simplicité. Sans effets d’optique autres que des spots de lumière bien placés, on est propulsés dans une autre galaxie: un avion s’envolant de Cointrin prend soudain des allures de fusée, et les étendues d’herbe sombres deviennent autant de carrés de néant ravagé.

La survivante raconte son quotidien sur la Terre abandonnée, entre rage et désespoir: la solitude, la menace des hyènes rouges, la lutte pour sauver ne serait-ce que quelques espèces, quelques semences…

Les plantes justement, qu’on aperçoit à travers le verre brumeux de la serre et qui prennent l’allure de tableaux fantomatiques et magnifiques. Nous, vulgaires touristes spatiaux en mission safari, nous nous sentons soudain voyeurs, indignes de cette grâce végétale, de cet environnement qu’on n’aurait pas assez chéri.

Si l’intermède performatif, sur une musique de boîte de nuit, ne laisse pas un souvenir cosmique, se glisser dans la serre tropicale humide et luxuriante a quelque chose d’onirique. Avant de finir le tour, on s’imprègne de cette petite bulle d’atmosphère extraterrestre, se permettant de contempler encore un instant les feuilles géantes, les lianes et les fougères. Les contempler vraiment.


Botanica, dans le cadre du festival Antigel, jusqu’au dimanche 11 février. www.antigel.ch

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