C’est un lieu que l’on aperçoit de loin, en sillonnant la région du Mandement genevois. Un panache de fumée blanche opaque trahit sa présence, s’échappant de deux gigantesques cheminées industrielles drapées de leur traditionnel balisage rouge et blanc. L’usine des Cheneviers, ou usine de traitement et de valorisation des déchets des Cheneviers dans sa forme longue, est logée dans le creux d’un coude du Rhône, en bordure d’Aire-la-Ville.

Pas vraiment cachée, mais à l’écart de la ville et de son agitation. A mesure que l’on se rapproche, cette grande dame d’acier endormie sur les berges du fleuve se réveille doucement pour se faire ruche. En passant le pont de Peney, on peut apercevoir en contrebas une barge fendant silencieusement les flots. Elle a largué les amarres à la Jonction pour glisser jusqu’ici, chargée de ses tonnes d’ordures. Elle n’est pas seule à acheminer ses déchets. Un ballet de camions, ils viennent et repartent, déchargeant leur pollen malodorant dans les entrailles des Cheneviers.

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Défricher de nouveaux territoires

Ici, on récupère et on brûle ce que Genève ne veut plus. Un lieu indispensable, à défaut d’être central, un peu perdu en rase campagne. Ses plus proches voisins: des champs, les rives du Rhône, une réserve naturelle et une commune d’un peu plus de 1000 habitants. Le centre-ville semble loin, ses lieux de culture aussi. Quoique. Sous ses airs industriels et peu avenants, ce mastodonte est une salle de concert en puissance depuis qu’Antigel l’a érigé comme l’un de ses fiefs musicaux.

Le temps d’une soirée, le 4 février prochain, le festival pose ses valises sur le site de Cheneviers I. A l’arrêt depuis le début des années 1990, cette partie de la bête est aujourd’hui vouée à la destruction pour faire naître le site Cheneviers IV, nommé à la manière d’un blockbuster à tiroirs au réalisateur peu inspiré. Juste avant la visite des tractopelles, les équipes du festival sont venues toquer à la porte de cet espace pour lui offrir une dernière danse: «C’est un lieu vierge de culture, brut, qui n’a jamais vibré aux sons de la musique et qui ne le fera plus jamais, s’enthousiasme Eric Linder, codirecteur de la manifestation. Ce genre de performance possède un côté sans précédent et sans lendemain que je trouve magnifique.»

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Des camions-bennes aux festivaliers

L’ADN d’Antigel a toujours résidé dans sa volonté de décentraliser la culture, et d’explorer l’inattendu. Le festival est déjà venu rendre visite à l’usine des Cheneviers. Deux fois pour être précis. Sur sa dalle de déchargement des déchets et sur ces fameuses barges faisant la navette entre le centre-ville et les fours incinérateurs. Cheneviers I, c’est une première. Alors pourquoi chorégraphier à nouveau une rencontre entre déchets et culture? «J’éprouve une profonde fascination pour ce bâtiment, monumental et inaccessible. Il répond aussi à une question de fond: que fait-on de nos ordures et où finissent-elles leur vie?»

Ce n’est évidemment pas lors du concert de Léonie Pernet que les spectateurs deviendront incollables sur les convois fluviaux, les aérorefroidisseurs ou les fosses de stockage, et ce n’est d’ailleurs pas le but. Mais c’est surtout permettre aux spectateurs de toucher du doigt des lieux où l’on ne met d’habitude jamais les pieds. Et de proposer des rapprochements entre des secteurs n’étant pas supposés se côtoyer. Un mariage entre culture et industrie qui semble heureux des deux côtés de l’équation. Le premier est ravi de défricher de nouveaux territoires. Le second voit toute une partie de la population se presser aux portes d’un lieu renfermant des activités qui paraissent encore ingrates pour beaucoup, d’après Thierry Gaudreau.

Casque de chantier sur la tête et gilet orange de sécurité sur le dos, le directeur des Cheneviers nous emmène à l’intérieur en empruntant le même chemin que les camions qui viennent se soulager de leur contenu: «Dans deux semaines, ce sont des dizaines de festivaliers qui prendront cet itinéraire pour accéder au concert, raconte-t-il avec un large sourire sous son masque trahissant son excitation. C’est l’occasion pour nous de montrer qu’une usine, ce n’est pas forcément que moche et bruyant. Ce sont des métiers, des collaborateurs, des installations, tout un monde que l’on est ravi de pouvoir montrer de l’intérieur.»

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Une cathédrale de béton

En arrivant dans la salle qui accueillera le live de Léonie Pernet, un sentiment d’étourdissement nous envahit devant l’immensité des lieux. «On a de sacrés volumes ici», précise pour la forme Thierry Gaudreau. Trente mètres de plafond, et un espace gigantesque qui accueillait autrefois les fours incinérateurs. Deux immenses traces noires balafrent encore le mur, souvenirs de leurs années d’activité. La scène sera quant à elle construite sur l’ancienne dalle pour l’épuration des fumées. Point d’orgue de cette immense cathédrale de béton aux relents brutalistes: une immense verrière filtrant les rayons de cette matinée d’hiver qui viennent frapper les murs gris et leur offrir un peu de chaleur. Antigel entend justement profiter de cette composition originale pour dynamiser le concert: «On va très certainement profiter de monter une structure de scène un peu spéciale. Le plus important sera néanmoins de mettre en avant l’architecture du bâtiment, en jouant avant tout avec des effets de lumière sans forcément amener des éléments scénographiques supplémentaires», précise Jonas Tavel, directeur technique du festival.

L’un des gros défis pour Antigel consiste justement à exploiter au mieux un espace qui n’a absolument pas été imaginé pour accueillir une telle manifestation. Outre l’aspect artistique se pose aussi de sérieuses questions logistiques, notamment le fait de canaliser le public pour qu’il ne se perde pas dans le dédale des Cheneviers et la sécurisation de certaines barrières. Pour cela, Antigel est aussi aidé par certains collaborateurs de l’usine, qui ne semblent pas difficiles à recruter: «Nous n’avons pas encore posé la question aux équipes mais on a en règle générale plus de volontaires que nécessaire. Ils sont notamment là pour guider les festivaliers ou pour indiquer les sorties de secours en cas d’urgence», précise Thierry Gaudreau.

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Changer la boue en or

En marge de son concert, Léonie Pernet se réjouit quant à elle de pouvoir expérimenter de nouveaux territoires artistiques. Elle étrenne son second album, Le Cirque de Consolation, sorti en novembre dernier. Onze nouveaux titres qu’elle s’apprête à faire découvrir au public genevois dans un écrin plus que particulier, sans que cela ne l’impressionne plus que de raison: «J’ai déjà eu l’occasion de jouer dans des lieux originaux, comme un aéroport abandonné à Berlin ou dans l’église Saint-Eustache à Paris qui abrite l’un des plus grands orgues de France, mais jamais dans une usine d’incinération de déchets, sourit-elle. Je trouve ça drôle qu’un lieu de transformation accueille de la musique. Cela m’évoque cette strophe de Baudelaire: «Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.» Selon elle, tous les lieux peuvent être propices à accueillir un concert – «sauf peut-être les salles municipales et polyvalentes, qui restent sans âme quoi qu’on y fasse…», précise-t-elle en riant.

Pour elle, il est primordial de sortir des sentiers battus et de confronter son art à des lieux, des situations qui sortent de l’ordinaire: «D’habitude, je suis du genre à apprécier que le bon contenu soit dans le bon contenant. En musique, c’est différent. J’aime me dire qu’une salle a une aura, et que tout dépend ensuite de ce qu’en fait l’artiste.» Avec seulement quatre concerts à son actif depuis la sortie de son album, covid oblige, c’est aussi un sacré défi d’investir un pareil lieu en n’ayant peut-être pas encore totalement apprivoisé chaque chanson. Avec un passé de DJ, elle sait néanmoins adapter sa prestation en fonction de la foule, et ce même en plein concert: «Il faut constamment rester attentif à son public, voir s’il est plutôt dans une ambiance dansante ou plutôt calme, et moduler son live en fonction. Après, j’ai déjà joué en Suisse, le public a toujours été cool, accueillant, et peut-être moins blasé qu’à Paris, donc ça rend la chose un peu moins intimidante.»

En attendant le début des préparatifs pour faire de Cheneviers I l’un des épicentres musicaux de l’hiver, les cheminées continuent de cracher leurs volutes de fumée. Pour Thierry Gaudreau, le concert du 4 février marque aussi un tournant dans l’histoire de son usine. Après le départ d’Antigel, les derniers vestiges datant de 1966 seront démolis à la fin 2022. Cet événement, il le voit un peu comme un passage de témoin qui participe à l’histoire des lieux et qui célèbre en chanson plus d’un demi-siècle d’histoire industrielle. Quand Cheneviers IV sera en fonction aux alentours de 2025, ce sera au tour du site numéro 3 d’être rasé. Un adieu en musique également? «Qui sait? Ce serait en tout cas une belle façon de lui dire au revoir.»


Antigel, Genève, du 28 janvier au 19 février. Concert de Léonie Pernet le 4 février à l’usine des Cheneviers.