Antigone fait partie des meubles du théâtre. Pour les enfants de Sophocle au moins. On a dans l’oreille le cri de la jeune fille demandant que son frère Polynice soit enterré selon les rites. On a dans les yeux les éclairs de Créon, son oncle, interdisant que le traître ait droit à la dignité d’une sépulture. On s’est rêvé en Antigone, sœur absolue. On s’est redouté en Créon, père de substitution, d’autant plus autoritaire qu’il sait son pouvoir mal assis.

Bref, comme tous les classiques, Antigone est un fantôme familier. On peut le faire sortir de ses gonds – option subversive, mais difficile. On peut le recadrer avec doigté, comme Jean Liermier au Théâtre de Carouge. Son Antigone cingle comme l’éperon, malgré des flottements dans le jeu à la première; et touche comme ces secrets dont les veillées funèbres accouchent.

L’épiderme de la tragédie

A quoi tient la réussite de cette Antigone? A l’ardeur de la jeune Jeanne de Mont dans le rôle-titre et à celui de Brontis Jodorowsky dans celui de Créon? Oui, en partie, même si le second cherche encore la part nocturne de son rôle. Mais au-delà de l’interprétation, ce qui frappe ici, c’est l’intelligence de l’espace, manière de redire que le théâtre est une affaire de mètre (beaucoup de mesures, pour donner l’idée de la démesure). Jean Liermier, le décorateur Yves Bernard et l’éclairagiste Jean-Philippe Roy réussissent d’abord cela: alterner le plan intime et le solennel; l’épiderme et le rhétorique.

Exemple? Le préambule. Sous un ciel de lune, la tragédie de Sophocle renaît sur un air de boîte à musique; mais voici que deux adolescentes traversent hors d’haleine l’avant-scène et qu’elles s’arrêtent d’un coup, comme au bord d’un précipice. Ce sont Antigone et Ismène (Charlotte Dumartheray). Deux sœurs, deux boules de nerfs. Dans leurs gestes étriqués passent panique et tendresse. Sophocle leur fait dire l’essentiel. Dans la bouche d’Ismène, le destin de la famille: leur père Œdipe fracassé dans une nuit sans fin; leur mère Jocaste pendue; et leurs deux frères, maintenant, en loques. Antigone, elle, est une lame, au nom de Polynice, le bafoué, et de la loi des ombres: «Aide-moi à relever mon frère.»

Cette scène en zoom, c’est l’épiderme du tragique. A ce plan répond le tableau rhétorique. Le décor se déploie dans sa majesté austère. Un mur de palais colossal barre l’horizon, séparé de l’avant-scène par une fosse – point de chute des protagonistes. Ce mur cache un théâtre: un clapet se soulève et voici qu’apparaît Brontis Jodorowsky en Créon, botté comme un général d’empire, magistral dans sa boîte, mais captif, lui aussi, d’un ordre souverain – ce que suggère le dispositif. Il harangue le chœur, ici un essaim d’hommes chapeaux bas sur leur désarroi, guidé par un coryphée aux allures d’étudiant (Xavier Loira). Cette communauté-là s’adosse à la salle, assise au premier rang du théâtre.

Si Jean Liermier joue ainsi sur les effets de cadrage et de distance, c’est pour signifier, à la manière d’un cinéaste, ce que souffle Sophocle. Quand Antigone est condamnée pour avoir violé la loi des hommes, elle meurt en robe nuptiale, ­ rejetée de l’autre côté de la fosse, statufiée dans son théâtre, tout près de l’éternité. Créon, lui, s’effondre au premier plan: son fils Hémon (Guillaume Prin), Antigone et Eurydice, son épouse, se sont suicidés. A genoux, il implore le chœur: «Frappez-moi.» Infernal revirement: le voilà presque pareil à Polynice, mort-vivant pestiféré, réclamant pour lui les chiens et les charognards.

Le soir de la première, Brontis Jodorowsky hésitait encore au seuil de cette douleur, de cette bascule du rhétorique à l’épiderme. Antigone est cruelle: elle intimide même les plus talentueux.

Antigone, Théâtre de Carouge (GE), jusqu’au 21 octobre; (loc. 022 343 43 43); 1h20