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Antoine Poidebard, abbé cartographe au service de l’armée

Pionnier de la photographie aérienne, le religieux a mis au point une technique destinée à repérer des sites archéologiques enfouis. Le Laténium expose ses vues de Palmyre et de la région syrienne

Antoine Poidebard (1878-1955) est un inconnu. Il fait pourtant partie de ces pionniers qui jalonnent l’histoire d’une discipline. Le jésuite pratique la photographie et l’aviation, excelle en histoire et en géographie, s’adonne avec bonheur à la cartographie. En 1924, après de nombreuses années à la Mission d’Arménie à Tokat, le Français s’installe à Beyrouth. La Société de géographie de Paris le commissionne pour survoler la région afin de repérer points d’eau et voies de circulation. Cela rejoint les attentes de la France, puissance mandataire pour le Liban et la Syrie, qui espère des retours sur les déplacements des troupes nomades qu’elle a du mal à contrôler. Poidebard détecte surtout des sites archéologiques et met au point une méthode rigoureuse pour les photographier. Ses vues aériennes sont actuellement exposées au Laténium, à Neuchâtel.

La plus émouvante est sans conteste celle du temple de Palmyre, fièrement dressé au milieu d’une enceinte de colonnes. Celle de Resafa, ancienne ville fortifiée construite par les Assyriens, montre une multitude de trous dans le sable alentours; traces des pilleurs. La vallée des tombeaux confronte ses édifices aux sommets avoisinants, dans un dialogue muet et majestueux. Puis c’est un gros plan sur une ferme byzantine, une voie romaine ou un barrage. Succession de carrés, rectangles ou lignes plus ou moins courbes pour l’oeil du béotien. Assurément, Antoine Poidebard tient à son inventaire tant qu’à la composition et à l’esthétique de ses images. Il photographie une tempête de sable recouvrant le désert, un océan de dunes ou une colonne de méharis traversant son cadre. Parfois, l’aile de l’avion apparaît dans un coin du tirage.

Un people de son époque

Les images défilent et sont parfois difficiles à saisir pour les non-initiés à l’archéologie. Les explications, cependant, sont ultra-pédagogiques et permettent de se faire une idée générale du processus, sans entrer dans le détail des vestiges. Dans des vitrines, quelques ouvrages, carnets de notes ou coupures de presse offrent une vision plus intime du personnage, véritable people à l’époque.

L’abbé est un scientifique et s’applique à perfectionner la manière de photographier depuis les airs. Nadar, le premier, s’y était essayé avec ses montgolfières. Puis la discipline a été relancée par la Première guerre mondiale. En archéologie, elle est utilisée pour immortaliser les sites déjà connus. Au début des années 1920, l’archéologue britannique OGS Crawford franchit une étape en recourant aux images de l’armée pour déterminer les contours de Stonehenge Avenue. Antoine Poidebard popularise et affine la méthode. «Il vole plutôt en fin de journée quand la lumière est rasante afin de mettre en valeur les vestiges, il demande au pilote d’incliner l’avion selon un certain angle pour une meilleure prise de vue et de couper le moteur afin d’éviter les tremblements», énumère Denis Ramseyer, conservateur-adjoint du Laténium. Les pilotes de l’armée française sont ravis de l’accompagner car ces escapades constituent des exercices pratiques idéaux pour les bombardements sur des cibles fixes.

L’explorateur met ainsi au jour des structures impossibles à détecter depuis le sol. D’en haut, les micro-reliefs sont mis en évidence par une lumière frisante et les sols se colorent différemment dès lors qu’ils recouvrent des ruines. Intrépide, Poidebard joue des nuages et de l’aile de l’avion pour provoquer le contre-jour nécessaire à de meilleures images. L’armée lui permet de procéder à des vérifications au sol, ouvrant parfois des tranchées grâce à l’appui d’un détachement de méharistes. L’homme teste également les filtres (magnifique série de nuages) et les émulsions à infrarouge, peaufine les techniques de développement et fabrique des prototypes d’appareils photographiques. Le sien, montré dans quelques portraits, ressemble à un petit robot métallique solidement fixé sur la carlingue, loin de la chambre à soufflet habituellement visible. En 1934, le religieux publie La trace de Rome dans le désert de Syrie qui reproduit en héliogravures les clichés glanés à force de risques et d’ingéniosité.

A partir du milieu des années 1930, Antoine Poidebard étend sa technique au monde sous-marin. Un survol à mille mètres d’altitude permet en effet de distinguer les constructions humaines perdues dans la mer, si l’on évite les reflets du soleil. L’aviateur repère, puis il envoie des plongeurs confirmer ou infirmer sa trouvaille. Là encore, il met au point un matériel de photographie sous-marine. Cette activité lui fera rencontrer le tout jeune commandant Cousteau pour une collaboration sur les côtes tunisiennes.

L’abbé vise à reconstituer le système défensif du Limes romain, renseignements précieux pour les autorités françaises et anglaises d’alors. Le diplomate engagé comme officier-interprète par la Mission militaire française au Caucase juste après le génocide, effectue-t-il des missions de reconnaissance? «Est-ce que Poidebard ne fait pas d’une pierre deux coups?, s’interroge dans une vidéo projetée au musée Marcellin Hodeir, du service historique de la Défense. Est-il là pour essayer de replacer ces frontières dans le cadre d’un partage entre la France et la Grande-Bretagne?»

Et tout ceci est-il très compatible avec la foi et l’engagement d’un ecclésiastique? «Poidebard s’est énormément engagé du côté des blessés et des réfugiés durant le génocide arménien. Il était incontestablement un humaniste, note Denis Ramseyer. La collaboration avec l’armée n’était sans doute pas un objectif mais l’opportunité de bénéficier de pilotes surentraînés pour constituer ses cartes.» Quant à la pratique photographique, elle était encouragée par les Jésuites comme un apostolat scientifique et documentaire; la vente de cartes postales bénéficiait aux œuvres missionnaires. Quelques tirages et un diaporama témoignent de portraits d’ordre ethnographiques réalisés dans les années 1900 et 1910 en Asie mineure, en Irak ou en Arménie.

«Rakkam le Rouge»

La bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, d’où proviennent ces clichés, possède un fonds de 4000 images, qui n’a pas encore été inventorié. Hormis une exposition au Musée de l’Arles antique en 2004 et celle du Laténium, le talent de l’homme d’église reste inexploré. Un partenariat entre l’Institut suisse pour la conservation de la photographie et la fondation Boghossian, à Bruxelles, devrait y remédier. Les vues syriennes sont d’autant plus précieuses que les fous de Daech détruisent les trésors antiques. Des sites photographiés à l’époque ont en outre pu disparaître depuis sous quelques couches de sable.

Soixante ans après la disparition d’Antoine Poidebard, qui inspira à Hergé des scènes de Rakkam le rouge, l’aviation reste un outil précieux pour les archéologues. «Nous avons ainsi observé des pilotis dans le lac de Neuchâtel l’année passée. Nous ne les avions jamais vus, alors que nous sommes extrêmement focalisés sur les lacustres. Le survol est primordial pour faire de nouvelles découvertes, et les drones sont de plus en plus utilisés», conclut Denis Ramseyer. Une innovation qui aurait plu, sans doute, à notre abbé.


A voir

«Archives des sables, de Palmyre à Carthage», jusqu’au 8 janvier au Laténium, à Hauterive-Neuchâtel, latenium.ch. Catalogue de 165 pages aux éditions du musée.

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