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Antoinette Rychner, l’épopée du quotidien

La Neuchâteloise voit ses «Pièces de guerre en Suisse» mises en scène à Vidy et fait paraître coup sur coup un récit et un roman. De l’intimiste au choral, tous les moyens sont bons pour réinventer notre monde, avant qu’il ne soit trop tard

Nous avions visité sa roulotte de chantier, l’atelier où elle écrit, dans son jardin à Valangin (NE). C’était en 2015, pour la parution de son premier roman, Le Prix (Buchet/Chastel), qui lui valut deux distinctions prestigieuses, le Prix Michel Dentan et le Prix suisse de littérature. En 2016 avait suivi Devenir pré (D’autre part), récit dans lequel elle avait choisi d’observer, une année durant, le monde tel qu’elle le voyait par la fenêtre de son petit bureau forain. Aujourd’hui, Antoinette Rychner nous a donné rendez-vous dans le foyer du Théâtre de Vidy, à Lausanne. Elle a changé de point de vue sur le monde, multipliant les fenêtres: géopolitique, citoyenne, historique et même science-fictionnelle.

Le foyer du théâtre, elle s’y sent bien. «Je vois ce lieu comme l’organe central du corps du théâtre, où se déroulent les échanges vitaux entre la technique, les bureaux, les artistes, et le public… Tout le monde passe par le bar! Les longues tables invitent à la convivialité, même avec des inconnus.» Avec quelques frottements parfois, lorsqu’une dame, tout près, pose son chien sur une table, et ne supporte pas que d’autres visiteurs s’en offusquent. S’ensuit une kyrielle d’injures, de part et d’autre, et on ne sait plus si on assiste à une scène de théâtre ou à la vie. 

Vivre ensemble

Le théâtre d’Antoinette Rychner est fait lui aussi de saynètes du quotidien, conversations entre citoyens qui dégénèrent et tentatives de s’accorder pour vivre ensemble. Comme lorsqu’un de ses personnages découvre que son voisin placarde dans son immeuble des affiches en faveur de la réintroduction de la peine de mort. Pièces de guerre en Suisse est un portrait ambitieux de la Suisse face à l’immigration, à l’écologie, au libéralisme, à la peur de l’autre. Même l’origine du mot «religieuse» (pour les amoureux de la raclette et de la fondue) y fait débat. Bref un caquelon bouillonnant où les thèmes qui agitent la société semblent avoir été mêlés, portés par sept acteurs pince-sans-rire à souhait.

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Antoinette Rychner voit ce travail, inspiré de l’œuvre du dramaturge britannique Edward Bond, comme «un grand Lego modulable». Avec la metteuse en scène Maya Bösch, elle a procédé à un montage du texte. Elle parle d’ajustements, de «retouches», compare l’écriture avec le travail d’une costumière. Un souvenir de sa formation, elle qui a commencé par être décoratrice de théâtre, notamment à l’Opéra de Lausanne.

Sa pièce est le reflet de ses propres préoccupations, à commencer par la protection des paysans suisses et de l’agriculture locale, une bataille essentielle selon elle. «Sans tomber dans un discours simplificateur, il faut accepter la complexité et ne pas abandonner l’idée d’une quête morale. On parle beaucoup d’éthique en ce moment, je préfère le mot «morale», on ne doit pas en avoir honte.» Quel sens donne-t-elle à ce mot, à l’ère de la globalisation? «Essayer d’être conscient de nos actes et de nos responsabilités. Que notre respect d’autrui ne se limite pas à celui qui est dans notre environnement direct, que notre compréhension ne se limite pas à notre espèce.»

Comme des dominos

A l’origine de la pièce, il y a la lecture d’un essai qui l’a bouleversée, en 2015, après les attentats en France. Comment tout peut s’effondrer, petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, signé au Seuil par Pablo Servigne et Raphaël Stevens. «J’ai pris conscience que le monde dans lequel j’avais grandi pouvait changer de manière très rapide, de la fragilité des structures humaines.» Cette fois, il ne s’agit pas de «retouches», il faut réinventer un nouveau modèle. Elle a eu envie de quitter son poste d’observatrice, de s’impliquer davantage, par le biais d’œuvres plus directement politiques. «Est-ce qu’on vit retiré dans notre joli paysage suisse, comme le veut le cliché, ou est-ce qu’on se mouille? Je me suis dit: «Vas-y!» 

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Un texte matriciel naît, se développe, qui aboutira à cette pièce de théâtre et à un roman, tout aussi ambitieux et foisonnant, à paraître le 3 janvier prochain chez Buchet/Chastel. Après le monde racontera la fin de notre système capitaliste. Un cyclone, sur la côte ouest des Etats-Unis, a produit de tels ravages que les sociétés d’assurances font faillite, entraînant dans leur chute, comme des dominos, les banques, et pour finir les Etats… Dans ce monde de l’après, des femmes s’organisent, dans une belle entraide, pour faire advenir des communautés, un vivre-ensemble plus juste.

Le roman regorge d’informations et d’analyses. C’est aussi une épopée chantée par deux femmes, à laquelle s’ajoutent 20 chapitres dans lesquels autant de personnages féminins prennent la parole. Féministe, écologiste, ce roman a des airs d’utopie du XIXe siècle, tout en étant parfaitement de son temps.

«Tsunami» familial

Pourtant, c’est l’Antoinette Rychner plus intimiste que nous préférons, peut-être parce qu’elle s’y révèle, paradoxalement, plus universelle. Celle d’un troisième livre, qui n’était pas prévu, et qui s’est glissé entre les deux autres. Peu importe où nous sommes, aux Editions d’Autre part. Là aussi, il est question de cataclysme et d’entraide. Le livre raconte, de manière pudique et émouvante, un événement, un «tsunami» qui a bouleversé la famille de l’écrivaine. La leucémie de son fils aîné et les mois d’angoisse et de soins qui ont suivi, entre septembre 2018 et février 2019. Elle s’est demandé si elle avait le droit d’en parler, de parler d’elle et de ses proches. L’écho que rencontre son livre prouve qu’elle a bien fait.

«Je n’ai pas envie que nous devenions des martyrs, ni des héros. Je me méfie du récit qui se construit sur nous; j’aimerais rappeler que nous sommes ordinaires et n’avons guère le choix», écrit-elle. Si elle parle de ses peurs, de la fatigue, d’un quotidien éclaté ‒ elle qui, dans le livre, allaite son fils cadet, un bébé de 3 mois, tout en prenant soin de l’aîné, sous chimiothérapie ‒ elle garde toujours une attention à ceux qui l’entourent, proches, amis, patients croisés, et personnel soignant, auquel elle rend un bel hommage. Son fils est aujourd’hui en rémission.

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Les tables du foyer du théâtre sont propices aux rencontres. Le compagnon d’Antoinette, régisseur, vient spontanément nous rejoindre. Il travaille ce soir à Vidy, mais sur un autre spectacle. Aujourd’hui, il a été offrir Peu importe où nous sommes à des infirmières et infirmiers qui avaient pris soin de leur fils, pour les remercier.


Où écrivez-vous?

Dans ma roulotte. Mais pour Peu importe où nous sommes, j’ai dû écrire où je pouvais. Un tea-room près du CHUV, où mon fils était soigné, par exemple.

Quand écrivez-vous?

Quand mes enfants sont gardés. Entre 8 heures et 15 heures.

Que lisez-vous en ce moment?

La Terre tremblante de Marie-Jeanne Urech, chez Hélice Hélas. On reconnaît dans son roman des éléments de notre monde, et pourtant c’est complètement fantaisiste. Une écriture très aboutie, pétillante, avec toujours de petites surprises, au sein de l’écriture même.

Les auteurs qui vous nourrissent?

Annie Ernaux et Matthias Zschokke. Odile Cornuz et Aude Seigne.

Pourquoi écrivez-vous?

Si j’avais une réponse toute faite à cette question, je n’aurais plus besoin d’écrire.


«Pièces de guerre en Suisse», publié aux Solitaires Intempestifs, 176 p.

Jusqu’au 22 novembre, Théâtre Vidy-Lausanne; puis du 28 nov. au 6 déc. à la Comédie de Genève; les 10 et 11 déc. au Théâtre Benno Besson, Yverdon; le 13 déc. au TPR, Théâtre Populaire Romand, La Chaux-de-Fonds.

«Peu importe où nous sommes», D’autre part, 151 p.

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