Antoinette Rychner, une plume de prix

Littérature Coupde maître pour cette jeune romancièrequi reçoit aujourd’hui le Prix Michel Dentan 2015

Pur hasard ou force prémonitoire de la fiction, le livre primé s’intitule «Le Prix»

«Incroyable mise en abîme que d’avoir un prix pour Le Prix! Suis-je une sorte de sorcière? Ai-je accompli une opération magique en appelant mon livre Le Prix pour avoir le prix?» Antoinette Rychner est encore étonnée du tour de passe-passe qu’elle vient de réussir malgré elle. Elle reçoit ce jeudi, au Cercle littéraire à Lausanne, pour son roman Le Prix paru en janvier dernier chez Buchet&Chastel, la récompense la plus importante en littérature romande, celle qui consacre un écrivain dans ce coin de pays: le Prix Michel Dentan. Noëlle Revaz, Catherine Safonoff, Michel Layaz, Etienne Barilier, Daniel de Roulet ou Yves Laplace, pour n’en citer que quelques-uns, en ont été les lauréats avant elle.

Dans Le Prix, il est question d’un sculpteur, qui extrait de son nombril la matière première de son art. Produire ce matériau lui coûte. D’autant qu’il est chargé de famille, encombré d’un «mouflet» qu’il a pour mission de surveiller tandis que sa femme subvient aux besoins du ménage. Or notre homme vise grâce à ses «ropfs» (c’est ainsi qu’Antoinette Rychner désigne le fruit des entrailles du sculpteur remodelé ensuite par ses soins) l’obtention d’un «prix», forcément prestigieux, lors du concours annuel qui oppose les sculpteurs du pays. De façon périodique, le héros envoie ses ­«ropfs» au jury et guette anxieusement la lettre qui lui annoncera un nouvel échec ou le miraculeux coup de fil de la victoire. Sa famille, elle, tangue dangereusement au gré de ses espoirs et de ses découragements.

Autobiographique, Le Prix? «J’ai pu avoir l’arrogance de mon personnage. Croire que ce que j’écrivais était d’emblée parfait. Et m’étonner qu’on ne reconnaisse pas d’emblée mon génie, sourit Antoinette Rychner. Pourtant, la plupart du temps, je doute. Mon personnage aussi, d’ailleurs, oscille entre arrogance et doute.»

«J’ai beaucoup appris en écrivant Le Prix. Depuis que j’ai commencé à y travailler, en 2011, j’ai évolué sur ce que sont la réussite et le succès. Au début, se souvient-elle, j’étais un peu comme mon narrateur. Puis, cette rage s’est apaisée. Une des leçons que j’ai apprises: ne pas confondre le besoin de créer et le besoin d’être approuvé.»

«Recevoir le Prix Dentan, pour moi, c’est la preuve que le roman fonctionne. Ce qu’on n’écrit que pour soi, c’est de l’écriture. La littérature n’advient que lorsqu’il y a un lecteur. Le Dentan est donc le témoignage que ce livre est bien de la littérature. Ce que veut mon narrateur c’est se retrouver, lui-même, en gloire. Ce que je veux moi, c’est que mon texte soit en lumière.»

Un point, pourtant, sur lequel Antoinette Rychner revendique une similarité entre sa vie et son roman: «Créer, c’est partir d’une intimité. Or, l’objectif final est que ce que vous créez se développe et devienne, petit à petit, autonome. S’il y a une part autobiographique dans Le Prix, elle se trouve dans la description du processus de création. Au début, ce qu’on écrit est encore fragile. Cela peut mourir vite, comme un feu qui ne prend pas. Il faut y aller petit à petit, faire attention. Cela peut s’éteindre à tout moment. Puis, tout à coup, on sent que c’est assez fort pour tenir seul. Et, enfin, on le montre à d’autres. C’est une nouvelle étape. Les premiers lecteurs, puis les éditeurs sont des gens qui vous aident à lâcher – ou à reprendre – votre travail.»

L’aventure littéraire d’Antoinette Rychner, née en octobre 1979 à Neuchâtel, a commencé tôt. «J’ai toujours écrit mes petites histoires», dit-elle. En 1999, à l’âge de 20 ans, elle reçoit – déjà! – un prix: le PIJA (Prix international jeunes auteurs), pour une nouvelle intitulée «Jour de visite». «Ce n’est pas anodin, dit-elle, de recevoir un prix à 20 ans. Que quelqu’un se penche sur ce qu’on a fait, trouve ça intéressant, ça aide. Parce que, entre écrire et montrer ce qu’on écrit…»

Un prix donc à 20 ans, mais aussi un premier enfant, une fille, née la même année. Il faut gagner sa vie, élever l’enfant. Formée à l’Ecole des art appliqués de Vevey en décoration, Antoinette Rychner met de côté l’écriture, commence à travailler à l’Opéra de Lausanne puis dans d’autres théâtres, et devient technicienne de théâtre. L’écriture est en sourdine. Mais, en 2005, Antoinette Rychner s’y remet, vraiment. Elle ne lâchera plus la plume, et rejoint à Bienne, en 2006, la première volée d’élèves de l’Institut littéraire suisse. En 2009, elle en sort diplômée: l’écriture est désormais au centre de sa vie.

Qu’est-ce qui, à l’époque, ramène la technicienne de théâtre vers l’écriture? «J’avais écrit une pièce qui a été montée par Robert Sandoz. Ça a été tellement puissant de voir tout à coup vivre un texte que la part littéraire s’est réveillée chez moi. Cela coïncidait avec l’ouverture de l’Institut littéraire. Pas évident de s’y inscrire, d’ailleurs. Certains disaient qu’on allait nous formater, qu’on créait des écrivains sur mesure. C’était faux: beaucoup de textes, très différents, sont parus depuis. L’Institut m’a donné de vrais lecteurs, m’a appris l’exigence et à accepter les critiques.»

Le Prix est le premier roman d’Antoinette Rychner. De petits récits et des écrits pour le théâtre l’ont précédé. Des performances aussi, car elle n’a pas peur de se mettre en danger. Au Festival de la Cité, cet été à Lausanne, elle fait partie d’un groupe d’artistes chargés de fictionnaliser le réel, en direct, sur grand écran, selon un concept développé par l’Argentin Mariano Pensotti. Vertigineux…

Entre écriture de théâtre et de fiction, une préférence? «Je suis toujours heureuse quand un metteur en scène me demande de travailler avec son équipe. Mais si je fais trop de théâtre, d’écriture de plateau, j’en ai marre et je veux de nouveau travailler seule. Tout décider par moi-même. Dans Le Prix, je signe tout. Chaque mot, chaque virgule est de moi.»

Ce qu’on n’écritque pour soi, c’est de l’écriture. La littérature n’advient que lorsqu’il y a un lecteur