Mais quel farceur, cet Anton Tchekhov! Quel chasseur aussi! Il écrit comme d’autres tirent le gibier. Un coup sec et le voici qui arbore son trophée. Autour de lui, les envieux salivent. En ces jours de 1888, cet homme aux allures de dandy n’a que faire de la bave des jaloux. Il achève L’Ours et Une demande en mariage, deux pièces ficelées à toute allure. Il a 28 ans, il marie le stéthoscope et la plume, il possède une aisance déjà légendaire. Parfois, il lance: «Donnez-moi un cendrier et je vous écrirai une histoire.» C’est ce Tchekhov satiriste, très différent de celui qui plus tard signera La Mouette et Les Trois Soeurs, que le Lausannois Benjamin Knobil fête au Théâtre du Crève-Coeur, à Cologny. Dans ce nid à fictions, les comédiens Mariama Sylla, Thierry Jorand et Vincent Babel sont impayables. Ils grossissent le trait comme il convient, sans jamais le gâcher.

Une demande en mariage et L’Ours sont une affaire de respiration, c’est-à-dire aussi de rythme. C’est ce que suggère la direction d’acteurs de Benjamin Knobil. Ecoutez ce souffle court, c’est celui d’un homme guetté par la thrombose. Il entre en scène comme on se jette dans les eaux de l’Arctique, tout de blanc vêtu, comme pour une noce. C’est Vincent Babel, moustache de valseur, vapeurs de supplicié. Il a une main à demander, mais il se heurte à une montagne de mauvaise humeur, le formidable Thierry Jorand. Il faut voir ce dernier, sa barbichette à la Maurice Béjart, sa chevelure à la Hector Berlioz, ses cyclones intestins manière Bianca Castafiore. C’est le genre d’apparition à vous crucifier sur place. Le prétendant bafouille sa demande. La charmante apparaît, doudoune pomme sur silhouette leste. Pas de romance alors. Mais une querelle de petits propriétaires teigneux. C’est que ces gens-là sont des abcès ambulants. Leurs langues ne savent pas dire.

Le burlesque de ce Tchekhov convient à Benjamin Knobil. En 2010, il écrivait et montait Boulettes, histoire d’un fils harcelé par les boulettes de viande d’une mère possessive. Le spectacle était piquant et spirituel comme un film de Woody Allen. Ce sens de la morsure, de l’absurde qui fait mouche, commande aussi à Une Demande en mariage et à L’Ours. Les fiancés viennent de s’accorder, enfin. Des cloches funèbres résonnent; on bascule dans la seconde pochade. Mais qui ahane ainsi dans l’obscurité? C’est Thierry Jorand en intendant asthmatique qui allume des cierges sur une croix. A l’arrière-plan, une veuve ravale un chagrin sans fin. Elle pleure un mari qui la trompait. Mais entre un officier pressé comme Lermontov, c’est Vincent Babel métamorphosé. Il réclame le paiement d’une traite. Entre l’éplorée et le créancier, la guerre est totale. Ils se haïssent. La passion les guette.

Ces pièces sont ce qu’on pourrait appeler des études en musique. Elles ne sont pas majeures, mais elles éprouvent l’interprète, sa palette. Le plaisir ici, c’est celui de la manoeuvre à vue. Dans l’outrance, un art qui suppose beaucoup de subtilité, ce trio excelle. Mariama Sylla et Vincent Babel s’embrassent à présent. Ce baiser d’opérette est un happy end tchekhovien. On n’est pas dupe. On est ravi.


Tchekhov Comédies, Théâtre le Crève-Coeur, Cologny (GE), jusqu’au 27 mars (rés. 022/786 86 00 et http://www.theatreducrevecoeur.ch/)