Spectacle

Anton Tchekhov en langue des signes: une folie russe

Nouvelle étoile du théâtre européen, Timofeï Kouliabine plonge les légendaires «Trois sœurs» dans un bain d’étrangeté, servi au Loup à Genève par des acteurs superbement timbrés

D’où vient que des acteurs russes ayant fait vœu de silence, par la volonté toute-puissante de leur metteur en scène, vous bouleversent? Quelle est cette alchimie qui transforme leur Trois sœurs, cette confusion des sentiments percée à jour par Anton Tchekhov, en concerto burlesque et déchirant, affolant comme une nuit de tempête dans une isba et délicat comme le vol d’un héron dans un paysage d’hiver?

A la sortie du Théâtre du Loup à Genève, on emporte avec soi le crépuscule d’Irina, Olga et Macha; on cogite sur le mystère de ce beau spectacle – accueilli grâce à la Comédie jusqu’au 28 janvier –, sur ces quatre heures qui vont crescendo dans l’émotion (avec trois entractes et des sous-titres) et on se dit que Timofeï Kouliabine, 34 ans, est sacrément tordu et inspiré.

Un babil en langue des signes

Car il faut être toqué, ou formaliste d’obédience sadique, ou allumé, ou amoureux pour museler ses comédiens, surtout quand ils sont hors du commun. Timofeï Kouliabine, qui œuvre à l’enseigne de La Torche rouge, sa compagnie à Novossibirsk en Sibérie, est tout cela à la fois. Il s’est imposé une règle: au lieu du merveilleux babil attendu régnerait un chant du signe, la langue des sourds et des malentendants, comme pour souffler que dans l’univers de Tchekhov, comme dans le salon de nos tristesses, le malentendu est de mise.

La contrainte a ceci de vertueux qu’elle favorise les voies de traverse. Sur la scène donc, où de gros meubles dessinent une topographie de bazar, une servante godiche croise dans le désordre un médecin neurasthénique; une Olga sourcilleuse comme une directrice d’école – ce qu’elle deviendra; une Macha en quête d’ardeur, histoire d’échapper aux grands bras nigauds de son mari; et une Irina qui fête ce jour-là son anniversaire, 24 ans, un âge où on rêve encore d’aube sidérale, à Moscou, évidemment.

L’appel du sexe

Comme la servante, vous portez un regard d’abord hébété sur la maisonnée. Irina (Linda Akhmetzianova) se mire devant une coiffeuse. Macha (Daria Iemelianova) effile une mèche. Ces deux-là sont plus romantiques que leur sœur Olga (Irina Krivonos). Voyez comme elles dévorent le téléviseur où exulte la chanteuse Miley Cyrus, cette mademoiselle sans gêne qui se love autour d’une grosse chaîne, vamp pour soldats affamés de conquêtes. Ils sont dans la maison, justement, ces officiers du régiment, de passage dans la ville, Verchinine en tête, ce visage pâle qui subjugue Macha. Et puis il y a le baron Touzenbach, pas gâté par la nature, plein de bons sentiments pourtant, prêt à tout pour un baiser d’Irina.

Le pont des soupirs

Les trois sœurs est un pont des soupirs à la mode russe: on espère le transport, l’autre rive qui changera tout, on finit dans le canal. Ce qui rend ce spectacle irrésistible, c’est l’aisance des interprètes, une manière d’habiter chaque instant, d’en suggérer le relief et l’arrière-pays. Ces figures familières – les héros de Tchekhov sont toujours nos semblables – bénéficient ici de ce que les psychanalystes et les formalistes russes appelaient l’«ostranéité»: parce qu’elles sont condamnées au hoquet ou au borborygme, parce qu’elles ont toujours le mot sur le bout de la langue, elles acquièrent une étrangeté bouleversante.

Elles nous ressemblent alors, mais comme dans une fantasmagorie inquiétante, dimension où tout est amplifié, le tic-tac de la pendule, les coups cataclysmiques du médecin ivre dans les ténèbres, le regard exorbité de Touzenbach suppliant Irina, la colère volcanique de Macha contre Natacha, épouse détestée, parce que parvenue, de son frère Andreï.

Comme des fantassins ivres

Timofeï Kouliabine a ce brio: il fait basculer le réalisme papillonnant de Tchekhov dans une dimension qui est celle du songe ou du cauchemar. C’est ainsi qu’il imagine la troisième partie de sa fresque comme une nuit dévorée par l’incendie, dans laquelle chaque réplique est un appel au secours, une fureur de vivre envers et contre tous les démons.

Mais voici que le régiment quitte la petite ville et que Touzenbach, le fiancé mal-aimé, est tué dans un duel. Irina apparaît alors dévastée, poupée en lambeaux, soutenue à bout de bras par Olga et Macha. Passe sur ce chagrin une musique de fanfare, ritournelle de carrousel. Dans un halo boréal, les sœurs scandent de tout leur être, comme des fantassins ivres: «Il faut vivre, il faut vivre.» Elles piétinent le tapis de leurs illusions, folles à lier dans leurs robes de courage. Dans l’oreille, on croit entendre leur murmure: la promesse d’une nostalgie éternelle, une prière d’amour, allez savoir.


Les trois sœurs, Genève, Théâtre du Loup, jusqu’au 28 janvier, rens. La Comédie de Genève

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