Lire la correspondance d’Anton Tchekhov revient à se faire un nouvel ami. Curieux des autres, tout entier dans la vie, acceptant son lot de misères mais gourmand du monde jusqu’au bout et se drapant dans l’humour pour parer aux bourrasques ou simplement par empathie pour ses frères et sœurs humains. C’est aussi suivre de l’intérieur, au jour le jour, une vie d’homme dans la Russie fin de siècle, des années 1876 au tout début du XXe, juste avant le grand chambardement de 1917, un homme qui développera deux talents: le maniement de la plume et celui du stéthoscope. Médecin et écrivain, deux angles d’approche d’un même sujet d’étude: l’humain, aimé jusque, voire surtout, dans ses faiblesses et ses cocasseries.

Macha, la sœur dévouée

L’auteur des Trois sœurs et de La Cerisaie était un correspondant extrêmement prolixe: dix mille lettres échangées de l’adolescence à sa 44e année, âge de sa mort prématurée dans un hôtel de curistes à Badenweiler en Forêt-Noire. De ces énormes archives, classées avec soin, du vivant de l’auteur déjà, par Macha, la sœur dévouée, les chercheurs soviétiques en ont retenu environ 4400 pour l’édition scientifique en trente volumes des Oeuvres complètes (1973-1983). Ils ont aussi jugé inutiles les passages qualifiés de trop vulgaires ou d’obscènes et caviardé un bon nombre de lettres.

Au bagne de Sakhaline

En français, des groupes de lettres avaient été traduits comme les échanges avec Maxime Gorki (Grasset), les lettres écrites lors du voyage en Sibérie au bagne de l’île de Sakhaline, (éditions 100 pages) et bien sûr, la correspondance avec Olga Knipper, actrice vedette du Théâtre d’art, interprète des grandes pièces de Tchekhov, devenue l’épouse de l’auteur en 1901. Peter Brook a d’ailleurs mis en scène cette correspondance avec Michel Piccoli et Natasha Parry dans les années 2000 dans un spectacle mémorable, intitulé «Ta main dans la mienne».

Passages censurés

Mais de traduction large qui rassemble cette vie d’épistolier, aucune en français n’avait vu le jour jusqu’à cette édition initiée et dirigée par Antoine Audouard, lecteur passionné de Tchekhov et menée par la traductrice Nadine Dubourvieux, qui réunit 800 lettres environ. Fidèle à la quête de Tchekhov qui attachait une si grande importance à la justesse dans son métier d’écrivain, «Anton Tchekhov, Vivre mes rêves» intègre les passages censurés: rien qui ne casse la patte d’un canard mais une verve qui permet de dessiner l’homme tel qu’en lui même, «cru et pudique à la fois» comme le dit justement la traductrice dans ces notes préliminaires.

Egarés dans l’alcool

Ce qui frappe dans ce parcours de vie, c’est l’importance de la famille et le dévouement aux siens de Tchekhov. Troisième enfant d’une fratrie de six, il deviendra à 16 ans chef de famille. La ruine du père, épicier et tyran domestique, les dysfonctionnements des deux aînés, Alexandre et Nikolaï, brillants, artistes mais égarés dans l’alcool, oblige le jeune homme à subvenir aux besoins des siens. Etudiant en médecine à Moscou, il écrit des nouvelles à tour de bras pour arrondir les fins de mois. De ces années de piges, il gagnera ce style concis qui deviendra le sien, maître du détail éloquent. Et quand bien plus tard, rongé par la tuberculose, il commencera ses séjours Yalta, c’est le décor de bien de ses nouvelles, dont l’une des plus célèbres, La Dame au petit chien, qui se révèle au lecteur.

Des plans pour l’avenir

La maladie qui se déclenche quand il a 25 ans parcourt évidemment cette correspondance mais le docteur Tchekhov, si lucide, si pragmatique pour ses patients cultive un déni exemplaire pour lui-même et ses proches. Même au plus fort des crises, il n’évoque que les progrès, les améliorations et jusqu’au bout, fait des plans pour l’avenir. Ce sont les lettres avec sa femme, la comédienne Olga Knipper, belles, drôles, où il se décrit en pleine santé tandis qu’en réalité il sombre. Et cette dernière année, déchirante de vie, avec «La Cerisaie» qui triomphe à Moscou, tandis que Tchékhov décline, un sourire aux lèvres.

Ne pas parler de soi

Maxime Gorki, l’écrivain préféré, Tolstoï, l’ami qui ne percevra pas le talent de Tchekhov à sa juste mesure, sont des complices récurrents de cette correspondance. Beaucoup d’écrivains et d’écrivaines débutantes lui demandent des conseils, qu’il donne sans compter. Se dessine ainsi son art poétique (aller droit au sujet, ne pas parler de soi parce que cela n’intéresse personne, etc.) Merveilleux aussi bien sûr ses réponses à Olga qui lui demande comment interpréter tel ou tel rôle. Combien de scènes sur le vif décrites dans ces lettres, de portraits croqués en deux traits de plumes… Ceux qui ne connaissaient pas ou peu Tchekhov l’aimeront en lisant ce recueil. Ceux qui l’aimaient déjà, l’aimeront plus encore.


Anton Tchekhov, «Vivre mes rêves, Lettres d’une vie», traduites du russe et annotés par Nadine Dubourvieux, Robert Laffont, coll. Bouquins