Spectacle

Anton Tchekhov, une folle double vie brésilienne à Genève

La cinéaste et metteuse en scène Christiane Jatahy récrit avec talent «Les trois sœurs», à vivre le même soir à Genève au cinéma et à la Comédie. Chronique d’une nuit où brûlent trois comédiennes magnifiques

Vous avez déjà vécu ça au théâtre? Quitter votre fauteuil pour faire danser l’héroïne de la pièce. Ça s’est produit lundi à la Comédie de Genève. Il est 23h, l’heure des romances, et trois comédiennes froissées tel le lin dans le vent dansent comme quand on a 20 ans. Irina, justement, fête ce cap. Autour d’elle, Olga, cette nuageuse au corps voluptueux, et Maria, la trop vite brûlée, chavirent. Ce sont Les trois sœurs d’Anton Tchekhov, récrit, recadré et filmé d’une main maligne et inspirée par la Brésilienne Christiane Jatahy.

Il est donc 23h, Irina chasse le spleen, Maria ne pense qu’aux bras du bel Alexandre, son soupirant qui les filme, bientôt son amant, et Olga chaloupe en solitaire sur un tube qu’on se jure de chanter toute la nuit. C’est à ce moment qu’un spectateur, hardi et gauche comme vous et moi, s’élance vers la scène, cap sur Olga. Il danse avec elle à présent, quel luxe, captif de What if They Went to Moscow?, réalisant le fantasme de tout chasseur de salle: enfourcher la barrière qui sépare le fauteuil de la fiction et pénétrer dans la ronde des personnages.

Un spectacle de Simon Stone: Tchekhov, maître de la télé-réalité

Deux tentatives d’évasion

Cette péripétie cristallise l’esprit d’un spectacle qui subvertit les cadres du récit, au théâtre et au cinéma. Christiane Jatahy aime autant le Russe Tchekhov que l’Américain John Cassavetes, le cinéaste des échauffourées amoureuses. Le même soir, elle vous invite à rêver deux fois What if They Went to Moscow?, au Cinérama Empire, rue de Carouge, à la Comédie. On peut choisir l’ordre, il importe, mais n’est pas décisif. Certitude: vous sentirez battre le cœur de ces héroïnes fin de siècle qui voudraient échapper à leur province, épouser Moscou, exister, enfin.

Deux fois la même tentative d’évasion? Mais pour quoi faire? Pour coller, dans le secret de la salle de cinéma, à Irina, Maria et Olga, filmées tout près des yeux et en direct sur les planches de la Comédie par un acteur-cameraman. Pour se fondre dans leurs visages de printemps grêlé, pour chavirer avec elles, pour espérer transfigurer la vie, cette obsession tchekhovienne. A l’écran, Irina et sa petite robe noire sont euphoriques. C’est nuit de fête. Champagne, les sœurettes! Elles s’enivrent, ont une pensée pour leur père tant aimé, mort d’un coup il y a un an à peine. Elles se projettent aux portes du Kremlin, histoire d’y croiser les Pussy Riot. Mais Irina explose à l’improviste: l’alcool, le poids soudain de la fatalité, allez savoir, tout remonte.

Un spectacle à Vidy en 2017: Anton Tchekhov ou les vertus de la roulette russe

Fiesta brésilienne

La cinéaste et metteur en scène Christiane Jatahy attrape le spectateur dans sa toile, au cœur d’une apocalypse d’abord joyeuse, de plus en plus funèbre. Le théâtre ensuite agit comme salle d’éveil. On retrouve à la Comédie les mêmes comédiennes, elles jouent la même partition, Tchekhov et leur roman intime mêlés. Mais ce qu’on a vécu de très près se construit à présent sous vos yeux, un mur qu’on déplace ici, une table de banquet qu’on pousse là, un aquarium rempli d’eau dans lequel Maria, Irina et Maria vont s’abîmer. La fiesta est toujours brésilienne, sauf que vous êtes invité à en être. «Il y a du vin pour tout le monde», disent-elles.

Irina, Olga et Maria débordent, mais la liberté ne leur vient pas. Elles sont empotées dans leur système, elles poussent vers l’azur, mais se fanent, en proie à l’aboulie. Avec son dispositif – la fusion des âmes au cinéma, la démystification au théâtre – Christiane Jatahy ne détricote pas seulement le protocole de la narration, en héritière de Diderot ou de Luigi Pirandello. Elle pointe d’un index joueur des conditionnements, ceux des Trois sœurs, les nôtres aussi.

L'écrivain russe, mentor de Catherine Lovey: «Tchekhov et moi, à la piscine»

Une beauté du mouvement

Son spectacle induit le mouvement, c’est sa beauté, et c’est en ce sens qu’il est politique, ce qu’est aussi Tchekhov à sa manière délicate. Si Christiane Jatahy double les perspectives, c’est pour qu’on jouisse des ficelles, histoire qu’on n’en soit pas tout à fait dupe. Faire l’expérience ainsi du leurre, c’est aussi lui échapper.

Alors certes, le filmage en direct sur scène est un tic contemporain, mais Christiane Jatahy renouvelle – un peu – le procédé en proposant une double chambre d’enregistrement. Son diptyque ne serait pas aussi entraînant s’il ne révélait pas trois comédiennes magnifiques, Julia Bernat alias Irina, cet oiseau de cristal, Stella Rabello, lumineuse à pleurer en Maria, et Isabel Teixeira, naïade stupéfaite au milieu des algues.

Ces filles-là voudraient nager encore vers le rivage. S’accomplir au-delà des larmes. Elles sont nos sœurs. Aux saluts, à la Comédie, elles reviennent de loin et on les rejoint à l’avant-scène pour les applaudir debout. Elles font partie de notre histoire. Si on dansait, maintenant?


What if They Went to Moscow? Comédie et Cinérama Empire, jusqu’au 3 nov.; rens. www.comedie.ch

Publicité