Spectacle

Antonin Artaud et Jean-Louis Barrault électrisent d’outre-tombe

L’acteur français Stanislas Roquette, 29 ans, prête un corps d’escrimeur à deux artistes possédés. Il raconte, pièces à l’appui, une fraternité de plus en plus douloureuse. Guidé par Denis Guénoun, il est sidérant d’humilité et de rigueur, à la Comédie de Genève jusqu’au 24 novembre

Deux maigres dans le siècle. Antonin Artaud, Jean-Louis Barrault: ces noms riment sous le soleil de la légende. On ne sait plus très bien qui ils ont été. Mais on éprouve encore la ferveur qui les a portés. Dans la petite salle de la Comédie de Genève, l’acteur Stanislas Roquette est leur double. Parce qu’il ne leur ressemble pas, parce qu’il se met avec humilité au service de leur histoire, il touche à l’essentiel: la mixtion de deux âmes que tout unit puis ­sépare dans la France des années 1930-1940, cette France qui glisse du grandiose à la misère morale, de l’éloquence au bégaiement. Stanislas Roquette, 29 ans, faufile une silhouette d’escrimeur dans une porte dérobée, de celles qui ouvrent sur une histoire méconnue. Son intelligence de jeu est un don qui mérite chaque soir un tonnerre d’applaudissements.

Mais pourquoi ces deux-là? En quoi leur présence nous concerne-t-elle encore? En 2010, on cé­lèbre le centenaire de Jean-Louis Barrault, Baptiste stellaire dans Les Enfants du paradis de Marcel Carné en 1945, carrure de fakir au service des plus grands, Paul Claudel notamment, dont il monte en 1959 Tête d’or, avec Alain Cuny et Laurent Terzieff. L’essayiste et metteur en scène Denis Guénoun se voit proposer de participer à la commémoration. Il tombe sur un recueil de lettres d’Antonin Artaud à Jean-Louis Barrault, publiées à l’initiative de ce dernier après la mort de son ami en 1948. Il conçoit alors un spectacle à deux voix dans une même bouche, celle d’Antonin saisie au fil de la plume, celle de Jean-Louis se rappelant cette fraternité.

Si ce dialogue frappe, c’est qu’il est le fait de deux possédés, l’un plus que l’autre; qu’il engage aussi une conception du théâtre, qu’il stipule un engagement, spirituel et athlétique, qu’il concerne deux figures qui sont des balises dans l’histoire. Antonin Artaud aspire à purger la scène du naturalisme, s’inspirant tantôt des rituels balinais, tantôt d’une vision idéalisée des tragédies antiques. Il développe ses idées dans un recueil d’essais, Le Théâtre et son double. Jean-Louis Barrault, lui, rêve d’une esthétique où le geste agit autant que le mot, où le corps est un roman en soi. Il a 25 ans en 1935, il découvre Tandis que j’agonise de William Faulkner, l’histoire d’une morte que ses enfants accompagnent au cimetière dans une carriole. De cet équipage, il fera spectacle. C’est là qu’Antonin Artaud entre en scène. Et Stanislas Roquette avec lui.

Ce dernier raconte la ruade de Barrault. La comédienne censée jouer la mère s’éclipse peu avant la première. Barrault reprend son rôle et fait le cheval du corbillard. Antonin Artaud assiste à la représentation et est bouleversé par cet acteur centaure. Il reconnaît en Barrault un frère en sorcellerie. Ils descendent les boulevards dans un même galop euphorique. On les imagine, Artaud déjà adulé, Barrault dans l’envol. Stanislas ­Roquette enchaîne avec cet autre épisode. Artaud rend visite à son cadet, solennel comme un majordome, trois roses à la main. Il lui demande de l’imiter. A la fin de la prestation, il le quitte dans un éclat. «Il m’a volé ma personnalité.»

La fissure est là, dans cette excentricité qui confine à la déraison. Si Artaud fait époque, ce n’est pas seulement qu’il s’extirpe du grand bain surréaliste en noyé bientôt ressuscité, mais qu’il perturbe tous ceux qui l’approchent, chavirés par son intelligence, désarmés par sa vulnérabilité, terrorisés par ses tocades. Une dame des beaux quartiers l’invite – s’offrir Artaud, l’acteur du Napoléon d’Abel Gance, est du dernier chic –, il se déshabille pendant le dîner, elle applaudit l’extravagance: «Vous devriez être à la Comédie-Française, mon cher.» Il frappe son admiratrice à la tête, en fauteur de troubles. «Artaud n’arrête pas de se quitter», écrit Barrault dans ses souvenirs.

Les deux hommes s’éloignent. Le premier pèlerine en Irlande sur les traces de la canne de saint Patrick, puis au Mexique, prêt à toutes les expériences pour échapper à ses démons. Le second s’embrase pour Paul Claudel, un autre mystique qui a tourné ambassadeur. Stanislas Roquette dit les lettres qu’Artaud adresse à Barrault depuis l’asile de Rodez, où il est enfermé. Il ne les dit pas, non, il épouse leur tour incantatoire, prière et réquisitoire. Et devient alors tout à la fois ce naufragé qui tend la main au nom d’un rivage perdu et ce médium qui a assimilé la catastrophe du temps, celle de sa chambre glacée à Rodez, où son destin s’émiette et se recompose au gré des éclaircies.

Ecoutez-le, sur la pente d’un texte qui prolifère en spirales: «J’ai passé mon temps depuis six ans et demi de claustration à lutter entre le faux et le vrai dans le mental. Mais maintenant c’est assez. Je n’en peux plus de cet éternel débat avec moi-même. Il faut que je vive moi aussi.» L’histoire ne dit pas s’il y a eu une réponse. Artaud ne gardait rien. Barrault dira: «C’était un prince.» Stanislas Roquette est leur serviteur absolu.

Artaud-Barrault, Comédie de Genève, jusqu’au 24 novembre; 1h30 avec, en première partie, un film documentaire sur Jean-Louis Barrault. Loc. 022 320 50 01.

Il devient ce médium qui a assimilé la catastrophe du temps, celle de sa chambre glacée

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