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Milan Kundera croqué par Frassetto.
© Frassetto

Mentor

Antonio Albanese: «Kundera m’a fait comprendre le fonctionnement du roman»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Antonio Albanese a choisi l'auteur de «L'insoutenable légèreté de l'être»

Comme beaucoup, adolescent, j’ai découvert l’œuvre de Milan Kundera à la lecture de L’Insoutenable légèreté de l’être. Si j’ai tout de suite compris que je venais de rencontrer un maître, il m’a fallu plus longtemps pour comprendre que je m’étais aussi fait un complice, et, plus longtemps encore, un ami.

Un maître, car Kundera m’a fait comprendre le fonctionnement du roman et son essence: lever le voile sur quelque chose de l’expérience humaine. Si je fais mienne sa définition de lui-même: «Un hédoniste dans un monde politisé à l’extrême», c’est aussi le musicien en moi qui s’est trouvé un complice. Musicien dans le style (tempi, polyphonie), dans ses structures (son goût immodéré pour la variation), ses formes, et jusque dans cette coda, synthèse que je crois inédite dans l’histoire de la littérature, donnant à son œuvre un titre d’ensemble: La Fête de l’Insignifiance.

Trump et ses followers

Mais j’aimerais surtout parler de l’ami. L’ami, c’est celui qui vous aide à comprendre l’insignifiance du monde, mais qui vous aide aussi à la supporter (sans vous abandonner à votre désespoir, comme le font tant d’écrivains nihilistes).

Lire: Le rire de Milan Kundera

Quand Donald Trump a été élu, ce sont les chars d’une armée entière qui ont débarqué dans mon système de valeurs. J’ai encore aujourd’hui de la difficulté à m’extraire de la fascination qu’exerce l’insoutenable légèreté de ses propos, l’égotisme maladif qui lui sert d’idéologie, la vulgarité caricaturale de sa personne. Trump appartient à la catégorie, définie par Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être, «qui cherche le regard d’un nombre infini d’yeux anonymes, autrement dit le regard du public.»

Ce regard collectif, mesurable aujourd’hui en nombre de followers, nous découvrons qu’il est de plus en plus difficile d’y échapper, et que ceux qui, comme Donald Trump, ne vivent que pour lui, sont condamnés à une surenchère constante dans le spectaculaire, l’outrance, le mensonge, pour alimenter une audience à la capacité d’attention toujours plus réduite.

L'écrasement de la raison par la sensibilité

Lors d’un sommet international, quand Donald Trump pousse de façon autoritaire les chefs d’Etat pour se placer au premier rang, je pense à Agnès, dans L’Immortalité, incapable d’échapper au babillage incessant des femmes dans le sauna où elle cherche un peu de calme. Une inconnue entre, régente les autres, augmente la chaleur, impose ses normes et sa définition d’elle-même en quelques phrases (son statut, dirait-on aujourd’hui) puis, ne supportant plus la chaleur, s’en va. Cette inconnue, c’est l’égoïsme autoritaire de Trump, la vulgarité de ses propos qui, amplifiés par les médias, ont transformé le monde en un vestiaire de salle de sport.

Donald Trump a été élu sur la base d’un principe dont Kundera a fait l’histoire (et dont l’histoire lui a fait subir les conséquences): l’écrasement de la raison par la sensibilité. Ceux qui ont voté Trump ne l’ont pas fait avec leur tête, mais avec leurs tripes. Et quand la sensibilité remplace la raison, on entre de plain-pied dans la brutalité totalitaire.

Les poires de Kundera

Face à l’invasion des chars de Trump, l’œuvre de Kundera offre des solutions. Kundera nous invite à adopter un autre point de vue sur ces événements historiques que nous croyons si importants. Leur sort est toujours le même, invariablement, et c’est d’être condamnés à l’oubli. Dans Le Livre du rire et de l’oubli, Karel s’énerve contre sa mère. Les chars russes viennent d’envahir leur pays, personne n’arrive à penser à autre chose, et maman ne s’intéresse qu’aux poires du jardin que le pharmacien n’est pas venu cueillir comme elle le lui avait proposé.

Lire aussi: Milan Kundera, une jeunesse pragoise

On est en plein mois d’août, les poires sont mûres. Il faudra du temps à Karel pour soupçonner que la perspective de maman «où il y avait une grosse poire au premier plan et quelque part, loin en arrière, un char pas plus gros qu’une bête à bon Dieu qui va s’envoler d’une seconde à l’autre» était peut-être la bonne. Et Kundera d’arriver à cette conclusion étonnante: «Ah oui! C’est en réalité maman qui a raison: le tank est périssable et la poire est éternelle.» En regardant Trump aujourd’hui, j’essaie d’oublier l’orange boursoufflée et je pense aux poires de Kundera.

L'esprit de sérieux et le clown

Nous oublierons Trump. Son insignifiance, aussi insoutenable soit-elle aujourd’hui, rejoindra un jour l’insignifiance universelle. Dans l’intervalle, il reste un dernier présent que nous offre Kundera, la possibilité de rire. Parce que l’ami, c’est aussi et peut-être surtout celui avec lequel on peut rire sans retenue. Qui aurait pu penser que l’esprit de sérieux serait porté à son paroxysme par un clown? La définition du sérieux que propose Kundera – «est sérieux celui qui croit à ce qu’il fait croire aux autres» – n’est-elle pas une admirable description d’un Trump convaincu qu’en sortant de sa bouche les mensonges deviennent vérités?

Dans Le Rideau, Kundera nous rappelle que Rabelais a inventé un mot pour désigner ceux qui ne savent pas rire: les agélastes. Alors en attendant que Trump et tous les agélastes du monde rejoignent l’oubli, célébrons avec Rabelais, avec Sterne, avec Diderot, avec Kundera, au son des rires et des bouchons qui sautent, la grande fête de l’insignifiance.


Ecrivain et musicien, Antonio Albanese est l’auteur de cinq romans où la fiction est un terrain de jeu à plusieurs niveaux avec mises en abyme, livres dans le livre et jeux de miroir. «Voir Venise et mourir», son dernier livre paru, vrai-faux roman noir, met en scène un enquêteur riche et dandy. Antonio Albanese vit à Lausanne


Profil

1970 Naissance à Lausanne.

2009 «La Chute de l’homme» (L’Age d’homme), Prix des auditeurs de la Radio Suisse romande.

2012 «Le Roman de Don Juan».

2013 «Est-ce entre le majeur et l'index, dans un coin de la tête que se trouve le libre arbitre?»

2014 «Une Brute au grand cœur» (BNS).

2016 «Voir Venise et mourir».

Dossier
Un auteur, un mentor

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