Peut-on célébrer l’esprit serein le quarantième anniversaire du rap (ou du mouvement hip-hop), comme on l’a fait en 2015? Ce serait se voiler la face sur les particularités d’un genre qui en font encore un phénomène musical mal identifié, dont l’identité est toujours en devenir. Au-delà de ses accessoires attendus (démarche, gestuelle, casquette et autres), le rap a une empreinte socio-culturelle à laquelle bien peu de ses concurrents d’aujourd’hui peuvent prétendre. Née dans les «ghettos» afro-américains, elle se répand un peu partout sur le globe, s’y enracine et se transforme en usant des beats et des décibels comme d’un canal imparable. Au point de devenir la bande sonore de toute une époque? C’est à voir.

Jazz séducteur

Les moyens d’un diagnostic semblent avoir été fournis, clés en main, dans une lettre d’Antonio Gramsci (1891-1937), écrite il y a presque cent ans depuis sa prison milanaise. Membre fondateur du Parti communiste italien et interprète aussi éminent qu’original de la doctrine marxiste, il croupit en régime carcéral depuis 1926, gouvernement fasciste oblige. Il n’en sortira que pour mourir onze ans plus tard. Gramsci n’en abandonne pas pour autant ses activités réflexives, bien au contraire, confiées à ses Cahiers de prison, mais aussi aux quelques lettres qui le relient avec le monde extérieur.

Dans l’une d’elles, écrite à sa belle-sœur en février 1928, il jette un regard inattendu et impitoyable sur le jazz, en train de conquérir le cœur et les jambes des élites européennes. Certains s’inquiètent de la séduction opérée par les cultures asiatiques via le bouddhisme?

Lettre de Gramsci à sa belle soeur

«Si danger il y a, il est plutôt dans la musique et la danse importées en Europe par les nègres. Cette musique a vraiment conquis toute une frange de la population européenne cultivée, elle a même créé un véritable fanatisme. Comment s’imaginer que la répétition continuelle des gestes physiques que les nègres font en dansant autour de leur fétiches, ou qu’avoir toujours à l’oreille le rythme syncopé des jazz-bands, reste sans conséquences idéologiques? a) Il s’agit d’un phénomène énormément diffus, qui touche des millions et des millions de personnes, spécialement les jeunes; b) il s’agit d’impressions très énergiques et violentes, qui laissent donc des traces profondes et durables; c) il s’agit de phénomènes musicaux, donc de manifestations qui s’expriment dans le langage le plus universel qui existe aujourd’hui, dans un langage qui communique plus rapidement que n’importe quel autre les images et impressions d’une civilisation non seulement étrangère à la nôtre, mais […] primitive et élémentaire, donc facilement assimilable et généralisable par la musique et par la danse à tout le monde psychique.» (Lettre à Tania Schucht, 27 février 1928).

Imprévisibles conséquences

Pas de doute, c’est bien du rap qu’il est question ici. Le phénomène décrit sur un ton alarmiste n’est-il pas vécu aujourd’hui comme une bonne nouvelle? Il faut dire que le vocabulaire étonne sous la plume d’un intellectuel de gauche. On se tromperait pourtant en taxant Gramsci de raciste, lui qui affirmera dans une autre lettre trois ans plus tard: «je ne suis d’aucune race». Il faudrait plutôt y voir – à côté des préjugés de langage inhérents à l’époque – un réflexe de défense devant l’inconnu, une crainte de théoricien lucide face à cette «hégémonie culturelle» par le bas, détachée de la politique, que représente le succès universel de la musique (afro) américaine, et dont les conséquences à long terme sont imprévisibles. En d’autres mots, Gramsci pressent la culture de masse mondialisée qui est devenue la nôtre, tout en se méprenant probablement sur ses tenants et aboutissants. A presqu’un siècle de distance, peut-on vraiment en effet confirmer le diagnostic?

Grain de sable

Malgré les apparences, le rap est un grain de sable jeté dans les rouages de l’analyse gramscienne. Il contredit pour commencer la généalogie culturaliste qui résume un peu vite la musique noire à ses racines africaines. Abordée à partir du hip-hop, celle-ci se présente au contraire en produit d’une histoire originale et encore ouverte, qui se traduit dans un véritable métissage: non pas «racial», mais musical et culturel. Revers de la médaille: le rap est aussi ce qui met des limites à la soi-disant universalité de la musique. Il véhicule une culture spécifique (rue, violence, exclusion) qui trouve son répondant obligé dans certaines catégories sociologiques précises. Auto-étiqueté musique d’exclusion, le rap en tire sa force de frappe et ses meilleurs arguments de vente. Phénomène d’acculturation, sans doute. Reste à savoir où il va.