Qui est «celle qui est assise dans le noir à m’attendre», on le comprend très vite en entrant dans le nouveau roman d’Antonio Lobo Antunes, elle nous attend tous.

Dans Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre, c’est le tour d’une vieille actrice qui n’en finit pas de mourir. Dans l’appartement de Lisbonne que lui a laissé un deuxième mari, son esprit erre dans les brumes du passé, elles envahissent un présent qui s’effiloche. Une «dame d’un certain âge» s’occupe des soins de son corps, payée par le neveu du mari qui a envers ce dernier une dette posthume. Mais du côté de son épouse, la pression est forte pour que cette vieille dame s’en aille – en maison de retraite ou définitivement –, que le logement soit vendu et que la vie continue.

L’hiver, on a envie de mourir mais pas vite, tout doucement, comme une plante

Lignes musicales

Comme toujours, chez Lobo Antunes, le récit se déploie en symphonie, cette fois en un prologue et trois mouvements. Des voix se mêlent: celle de la vieille dame domine, une voix intérieure, elle ne parle plus. On entend aussi le neveu, qui vient contrôler, vérifier, entre impatience et peur de la mort; la «dame d’un certain âge», à la fois exaspérée par sa patiente et terrifiée devant la perspective de se trouver sans emploi; le médecin, aussi désemparé que les autres. Et, surgis du passé, de plus en plus présents, les parents. Quelques figures – humains, animaux, plantes, objets: mieux que personne, Lobo Antunes sait évoquer la solitude des choses, des corps.

Toutes ces voix développent leurs lignes musicales simultanément, elles s’entremêlent, de manière moins systématique que dans les livres précédents mais la mélodie rend toujours le même son: une nostalgie mâtinée d’éclats d’ironie et d’humour, une vision très noire des relations entre les êtres. «Au bout du compte, c’est ça, la vie?», semblent-ils tous demander.

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Vagues de l’océan

Au début, la vie d’actrice resurgit du passé, une carrière minable, pavée d’humiliations, mais elle s’efface rapidement, submergée par des souvenirs plus lointains, comme les vagues de l’océan inondaient les rues de Faro dans l’enfance. Fille unique d’un couple de petits-bourgeois, la mourante a grandi dans un Portugal archaïque, pauvre, à l’écart du reste du monde. Mais cette fois, ni la guerre coloniale ni la dictature de Salazar ne sont évoquées, à peine deux allusions aux différences de couleur. On reste dans le domaine de l’intime, du quotidien, souvent sordide. Seule la tendresse paternelle – il l’appelait «ma jolie» – échappe au laminoir que Lobo Antunes fait subir aux sentiments.

Ce qui se passe dans les couples – légitimes ou adultérins – tient plutôt de la pitié ou de la résignation, quand il ne s’agit pas de mépris ou d’intérêts mesquins. Dans la chambre des parents, à la tête du lit, le crucifix cogne contre le mur au rythme d’ébats plus ou moins agités, et ce bruit inquiétant résonne encore dans les réminiscences de l’enfance. Les épouses sont amères, abusives, déçues. Les hommes craignent pour leur emploi, se soumettent à la loi d’un marché stagnant, trament des tromperies lamentables. Il y a pourtant au fond de chacun un enfant qui attend «une place dans le monde», même minuscule, et de l’amour. Et, parfois, en reçoit.

La quantité de gens qui ne meurent pour de bon qu’au moment de notre mort à nous, jusque-là, ils se promènent dans les parages, ils reviennent quand on les appelle

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Chat assis en sphinx

Des motifs parcourent le livre: le chat assis en sphinx au bout du lit, une patte allongée; un lévrier imprimé sur un vieux tablier mais doté d’une vie autonome; la figure pathétique de M. Barata, l’administrateur du théâtre, autrefois protecteur, aujourd’hui misérable. Et la présence en elle des parents réchauffe la mourante. Elle évolue dans un monde intermédiaire où elle semble plus sereine que ceux qui s’agitent autour d’elle. Dans l’ignorance de ce qui se trame dans sa tête, ils la traitent comme un objet familier et encombrant dont on peut décider sans gêne du sort.

Cette dépersonnalisation de la vieillesse, cette disparition progressive de l’individu pour son entourage est un des thèmes majeurs du roman. A la toute fin, pourtant, comme dans un film de Charlot, on voit s’éloigner les personnages dans la lumière. «Celle qui attend dans le noir» a donc perdu de son pouvoir menaçant. Le vingt-septième roman d’Antonio Lobo Antunes s’achève sur une ouverture.


Antonio Lobo Antunes, «Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre», traduit du portugais Dominique Nédellec, Bourgois, 460 p,