Genre: roman
Qui ? António Lobo Antunes
Titre: La Nébuleuse de l’insomnie
Trad. du portugais par Dominique Nedellec
Chez qui ? Christian Bourgois, 348 p.

Dans «la nébuleuse de l’insomnie», tout vacille et se dissout: les reflets qui ondulent au fond du puits, les portraits des morts sur les murs fissurés, l’identité des voix qu’on entend au long du livre, l’origine – «le fils de qui celui-là?» –, les taches blanches sur la radiographie, la tasse de thé de la grand-mère qui vibre sur sa soucoupe et menace de tomber, tout au bord de la table, la mémoire qui va et vient (qui est ce «Jaime» qui resurgit du passé?). La musique du verbe d’António Lobo Antunes est là, immédiatement reconnaissable, chantée cette fois par un idiot et par quelques autres voix qui se confondent en une seule mélopée. En portugais, le livre s’intitule O Arquipélago da Insónia. En français, le titre était pris. L’excellent traducteur, Dominique Nedellec, a trouvé la belle solution de La Nébuleuse. Elle rend compte du flou qui brouille les plans, les voix, les plaintes. Ce qui se perd: l’isolement des êtres, chacun son île, dans l’archipel du malheur, transmis à travers les générations.

António Lobo Antunes aime à répéter que ses livres ne racontent rien, que jamais les (bons) livres ne racontent d’histoires. C’est faux, bien sûr. Ses romans, «qu’on peut lire dans le noir», se découvrent une première fois dans la fascination qui sourd du chant hypnotique. Mais à la relecture, des lignes se dessinent, des thèmes obsessionnels – la guerre en Angola, les turpitudes de la bourgeoisie sous le régime de Salazar, récemment, le Portugal moderne, ou, comme ici, l’émergence et le déclin, au cours du XXe siècle, d’un vaste domaine, au-delà du Tage. Les deux premières parties sont racontées par un «idiot», fils d’idiot, un autiste, dernier rejet d’un arbre mourant. Cet être, voué au silence, laisse ici déborder le flot de son monologue intérieur. Les paroles que nous lisons seraient transcrites par son frère, nous dit-il, celui dont il convoitait la femme. L’idiot parle d’abord depuis le domaine en ruine, puis de l’asile où on l’a relégué. C’est son grand-père qui a fondé le domaine, avec l’aide du contremaître, le seul être pour qui ce patriarche semble éprouver un sentiment, comme on aime un chien. La chaîne de la violence remonte déjà aux générations qui l’ont précédé, les portraits des morts pourraient en témoigner, il y a une grande porosité entre leur monde et le nôtre.

Dans la troisième partie, on devine les figures de la femme du frère, Maria Adelaïde, morte dans son enfance, toujours là, apparemment vivante; celle du commis, issu des amours ancillaires du patron – «Viens par là», ordonnait-il aux bonnes – et peut-être lui-même le père de l’idiot. Ici, l’inceste, l’adultère, la trahison, la confusion des générations et des classes tissent un filet qui étrangle et étouffe les individus. La voix, ténue, du fils du patriarche perce aussi. Et celle de la cousine Hortelinda, une forme de Parque amicale: exécutrice des desseins d’un Dieu sénile, elle se promène avec son registre. Elle offre des giroflées à ceux dont le nom y figure et ils doivent partir; les autres ne le peuvent pas, même si, comme le scripteur, ils souhaitent quitter un monde où «le jour ne se lèvera jamais».

Un tel résumé ne rend absolument pas compte de la beauté de ce livre: elle niche dans la pluralité des mondes qui se côtoient dans la même souffrance. Celle des bêtes, omniprésente: lapins écorchés après une dernière caresse, cochon d’Inde pendu, mulet maltraité, défait, corbeau aux ailes rognées, et un chat à la «cruauté jaune». Celle des plantes dans cette région de marais, de fièvres et de vents. Celle des paysans, ces non-personnes, silencieuses, serviles, «nées pour avoir faim», la haine tapie au plus profond: «Oui patron». Et celle de l’«intranquillité dans les choses», abîmées, délaissées, perdues; des corps en morceaux qui peinent à se recomposer et disparaissent dans les murs. Les sons, les odeurs, les couleurs (la fin est un arc-en-ciel) jouent leur partition dans l’orchestration minutieuse de l’écriture. La prosodie d’António Lobo Antunes se déroule comme un long fleuve que viennent heurter des incises, ce qui lui donne cette pulsation à la fois lente et rythmée. On y entend cette fois les échos de la maladie, l’attente de l’aube qui ne vient pas. Plus ramassé, plus épuré que les livres précédents, La Nébuleuse de l’insomnie est une œuvre bouleversante. Au Portugal, où l’écrivain est une sorte de monument national, ses romans séduisent un public croissant de jeunes lecteurs qui les abordent sans se laisser intimider par leur forme déroutante. C’est que, en dépit de leur difficulté, ils touchent, comme tous les livres importants, à ce niveau où nous sommes tous pareils.

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António Lobo Antunes

«Livre de chroniques no 4»

«Ecrire, pas vraimentdes romans:des visions,les habitercomme un rêvedont la textureest notre propre chair»