Antonio Muñoz Molina

Carlota Fainberg

Trad. de Philippe Bataillon

Seuil, 188 p.

En emblème sur la jaquette de Carlota Fainberg, sur fond rouge (à lèvres? de sang?), la silhouette noire et un peu floue d'un de ces escarpins de femme à talon aiguille qui font le bonheur des fétichistes et le désespoir des directeurs de musée. Dans ce «court roman» (l'auteur a raison de préférer ce terme à «longue nouvelle»), Antonio Muñoz Molina démontre une fois de plus sa maestria en accouplant et entrelaçant deux intrigues, l'une satirique à la David Lodge, l'autre fantastique. Un tel livre accroche (et comble) son lecteur jusqu'au dernier mot.

Le narrateur, universitaire espagnol, expatrié dans un campus pennsylvanien de seconde zone pour y enseigner les lettres hispaniques, brigue depuis longtemps un full professorship. Il parle et écrit maintenant une langue truffée de mots d'outre-Atlantique. Le lecteur en est d'abord surpris et agacé, avant de comprendre que l'auteur dénonce, par ces collages, le jargon lacano-derridien en vogue dans les universités américaines et, plus largement, l'invasion qui menace les vieilles langues de culture. Bref, Claudio est à un tournant de sa vie; il compte sur une communication (un paper sur «narrativité et intertextualité dans le sonnet Blind Pew de Borges», qu'il s'apprête à prononcer à Buenos Aires dans un colloque) pour faire pencher la commission en sa faveur. On le découvre donc dans un univers clos et climatisé, presque surréaliste, celui d'une salle d'attente de l'aéroport de Pittsburgh, tandis qu'une terrible tempête de neige sévit derrière les baies en ce début de printemps et retarde tous les vols de plusieurs heures.

Claudio s'était donc résigné à plusieurs heures d'attente et de lecture, mais un Espagnol volubile s'introduit sans gêne dans sa privacy (entre compatriotes!) et commence à lui raconter tout de sa vie: Marcelo court la planète pour y découvrir des hôtels mal en point susceptibles d'être rachetés par le consortium pour lequel il travaille. Six ans plus tôt, il était à Buenos Aires, installé pour contrôle à l'hôtel Town Hall, un dinosaure des années 30 en parfaite décrépitude, pourvu d'un ascenseur antédiluvien, mais sans l'ombre d'une clientèle. Sauf… sauf une femme sur le même palier du quinzième. Une énigmatique blonde en talons aiguilles, la quarantaine, très femme, trop femme, qui finit par l'attirer dans sa chambre. S'ensuivent deux nuits d'érotisme torride dans des draps au parfum de chèvrefeuille. «Elle s'appelait Carlota Fainberg, et jamais de ma vie je ne la reverrai.»

La tempête s'atténue, on affiche les vols, Marcelo embarque pour Miami. Le lendemain, Claudio part à la découverte de Buenos Aires, déambule par les avenues, séchant les séances du colloque, pour se gaver de bife et de marc. Il prononce à la sauvette sa communication devant trois ou quatre pelés et se fait ridiculiser par la féroce Ann Mariátegui, la papesse du New lesbian criticism, qui dénie à un ancien colonisateur le droit de parler de l'Amérique latine et lui reproche d'exalter les mythes machos, postcoloniaux et proeuropéens de Borges. De retour en Pennsylvanie, Claudio apprendra que le poste qu'il convoitait a été attribué à cette Mariátegui, et reprendra le chemin de Madrid. Mais entre-temps… Ah, entre-temps, il s'est assis au bar de l'hôtel Town Hall, a entrevu une silhouette blonde, senti le parfum de chèvrefeuille, et appris l'incroyable vérité sur Carlota Fainberg. Une vérité qui ressemble plus aux histoires de succubes de Théophile Gautier ou de Cortazar qu'à la parenthèse éblouissante qui a marqué la vie de Marcelo.

Comme dans Rien d'extraordinaire, Muñoz Molina joue avec une impressionnante virtuosité sur la face obscure des choses. Superbe match entre le persiflage des piétons pédants du savoir et la cavalcade de l'incompréhensible.