Classique

Antonio Pappano, la musique pour tous

Le chef britannique a donné avec son orchestre de Santa Cecilia Roma un mémorable concert à Genève

Si la définition du chef d’orchestre idéal est: simplicité, transmission et communication avec le public, engagement et complicité avec les musiciens, hypersensibilité, style libéré et joie du jeu, alors Antonio Pappano est un chef d’orchestre idéal. Le concert qu’il est venu donner au Victoria Hall avec son Accademia nazionale di Santa Cecilia Roma le confirme.

La jovialité de ses présentations d’avant-concert et ses master classes passionnées sont une de ses signatures. Le Royal Opera House, où il œuvre depuis quinze ans, en a fait un fer de lance médiatique. Jeudi soir, fidèle à lui-même, comme à ses orchestres (aussi depuis douze ans à l’Accademia Santa Cecilia), Sir Antonio Pappano ouvre micro en main le concert de la série Migros Classics. Il présente le 3e Caprice romain du Lausannois Richard Dubugnon. Puis annonce avec humour le premier bis («maintenant, un peu d’intimité, l’édifice sera reconnaissant: la Valse triste de Sibélius») avant d’empoigner électriquement une «Ouverture» de Guillaume Tell qui soulève la salle.

En détaillant d’entrée les passages où carillon, cordes, cloches, thèmes et rythmes illustrent la déambulation matinale dans Rome du compositeur enfant accompagné de sa mère, Antonio Pappano fait tomber les barrières. Son invitation contemporaine conquiert l’auditoire. Et la partition formidablement suggestive de Richard Dubugnon prend des couleurs et une dimension que l’interprétation délicate et fougueuse des musiciens porte sur la crête de l’expressivité.

Sir Antonio s’impose en héritier de Bernstein, qui, comme lui, défendait la musique pour tous. Il en a le charisme, l’enjouement et l’énergie, avec une touche d’italianité originelle qui s’exprime parfaitement au contact de ses musiciens romains. Le chef peut s’appuyer sur un incroyable premier violon, qui le relaie et impulse aux pupitres les moindres respirations. Tout est clair et limpide dans une homogénéité éblouissante. L’orchestre est jeune, dynamique et fusionnel. Le son est dense et le jeu, malléable. Quant aux chefs de rangs, ils jouent haut et fin (clarinette, violoncelle, violon!…).

Les Fontaines de Rome et les Pins de Rome de Respighi? Entre Wagner et Puccini pour les tensions dramatiques, les climats élégiaques et le cantabile d’une vocalité orchestrale hissée à son sommet. Reliées en une seule fresque, les deux partitions font écho à l’œuvre de Richard Dubugnon dans une forme de triptyque. Fabuleux et nostalgique.

Quant à Yuja Wang, liane turquoise aux décolletés aussi vertigineux que ses talons aiguilles, elle aura livré un superbe 1er Concerto pour piano de Tchaïkovski. L’œuvre lui va comme sa robe fourreau. Etincelante (ses doigts irréels de virtuosité), aérienne (son toucher céleste), soyeuse (sa matière sonore infinie) et indestructible (la puissance sans dureté de son jeu). Après la transcription de l’orféenne Mélodie de Gluck en premier bis, la pianiste remplit son rôle de phénomène de scène avec sa fameuse réinterprétation jazzy et débridée de la Marche turque de Mozart. On lui aura préféré la liberté cadrée de son Tchaïkovski, autrement plus inspiré.

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