rétrospective

Antonio Saura et les rumeurs de la foule

Le Kunstmuseum de Berne rend un hommage complet au peintre espagnol. 200 œuvres illustrent les talents et les périodes de l’artiste

Le Kunstmuseum de Berne consacre à l’œuvre d’Antonio Saura une importante exposition, conçue par Cäsar Menz, ancien directeur du Musée d’art et d’histoire de Genève. Riche de 200 œuvres, cette rétrospective couvre l’entier de la carrière, depuis la période surréaliste jusqu’aux grandes séries dédiées au thème de la crucifixion, aux visions de foules et au Chien de Goya. Au passage, le visiteur aura découvert les montages et autres collages, de rares sculptures datées de 1960 et constituées de pièces de métal récupérées, ou encore l’intérêt de l’artiste pour l’illustration et pour l’écriture en général. Magnifique et halluciné.

Riches en teintes douces et variées, les peintures qui, dans la première moitié des années 50, s’inspirent de l’atmosphère surréaliste et en particulier des œuvres de Tanguy et de Miro constituent des prolégomènes agréables et fantasmagoriques. Elles attestent en effet d’emblée le talent de Saura et une certaine délicatesse; celle-ci ne disparaîtra pas par la suite, mais se verra mise à mal par des pulsions plus franches et une urgence qui n’aura que faire des précautions esthétiques. Des images telles que ces paysages évocateurs d’un monde tout à la fois étrange et familier, ou ces curieuses efflorescences, mèneront l’artiste, dans ses expérimentations, vers des compositions grattées et frottées, plus abstraites et plus acides dans leurs tonalités. Dès 1956, le jeune peintre se dédiera à la figure humaine: isolée ou amalgamée à d’autres, celle-ci ne quittera plus l’espace pictural: «C’est maintenant que je commence à peindre.»

Naîtront des portraits de femmes, des autoportraits, des agencements dont la plupart des couleurs se verront exclues. Le noir et le blanc, et leur indispensable médiateur le gris, occuperont la scène, tandis que le rouge se risquera à des apparitions toujours sanglantes et remarquées, en tant que synonyme de vie et de mort. Idée géniale et fructueuse, cette restriction chromatique permettra à Saura de donner à ses sujets un relief inouï. Qu’on se tienne devant une foule, comme celle qui apparaît sur une grande toile prêtée par le Kunsthaus de Zurich, on verra les figures s’animer, grimacer et pour ainsi dire sortir du cadre. Expérience plus singulière que celle qu’offre une séance de cinéma 3D… Quant aux Crucifixions empruntées à Vélasquez, la volonté peu ou prou blasphématoire qui y préside le cède à une émotion réelle et profonde: l’effroi de l’être humain perdu dans ce monde qui l’a vu naître, séparé de son créateur, des allusions au tragique de l’époque et, comme l’a relevé Saura lui-même, un regard vers le Christ souffrant: «J’ai cherché, contrairement au Christ de Vélasquez, à créer une image convulsive et à en faire une bourrasque protestataire.»

Vélasquez, mais aussi Goya et Picasso font figure de devanciers à devancer à leur tour: lorsque l’artiste reprend le motif du chien réduit à une tête aplatie, presque à un gémissement, il transforme ce Chien de Goya en l’emblème de son propre travail. Le chien de Goya au regard éploré, dévoré de l’intérieur, devient Goya lui-même, et ces portraits de Goya deviennent des autoportraits, voire des portraits de chacun d’entre nous. Des portraits magnifiques et chargés de dérision.

Né en 1930 à Huesca en Espagne, Antonio Saura contracte dans son enfance la tuberculose, maladie qui le confine à sa chambre et favorise son goût pour la peinture et l’écriture. Après des séjours à Paris, il fonde le groupe El Paso à Madrid (1957-1960). Ses intérêts multiples le font participer à des événements théâtraux, développer une œuvre littéraire et collaborer avec son frère, le metteur en scène Carlos Saura.

Antonio Saura décède en 1998 à Cuenca, après qu’il a illustré Les Aventures de Pinocchio, avec beaucoup d’esprit et d’inventivité. A l’instar du personnage imaginé par Collodi, l’artiste a fait mieux que devenir un homme comme les autres: il a enrichi l’imaginaire collectif.

Antonio Saura, La Rétrospective, Kunstmuseum, Hodlerstrasse 8-12, Berne, tél. 031 328 09 44. Ma 10-21h, me-di 10-17h. Jusqu’au 11 novembre.

Dès 1956, la figure humaine, isolée ou amalgamée à d’autres, ne quittera plus son espace pictural

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