Genre: Roman
Qui ? Anuradha Roy
Titre: Un Atlas de l’impossible
Trad. de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue
Chez qui ? Actes Sud, 320 p.

«J’ avais cette image d’une maison noyée par les eaux. C’est arrivé du néant, sans qu’il soit du tout question d’écriture. Je n’ai pas pu me débarrasser de cette image. Elle est restée, insistante. Et j’ai pensé qu’il fallait commencer à la travailler, commencer à l’écrire. Cette scène s’est trouvée finalement être le milieu d’un livre, dont les personnages sont eux aussi arrivés presque naturellement. Ils se sont en quelque sorte imposés.»

Suivre son instinct et ses émotions, écouter ces rêves éveillés qui montent des profondeurs, les insuffler dans le réel, tels sont les moteurs de l’écriture de Anuradha Roy, dont le premier roman Un Atlas de l’impossible, une fresque familiale poétique et sensible qui frappe par son calme et son charme dans la trépidante production littéraire indienne contemporaine, vient d’être traduit en français chez Actes Sud.

Belle histoire de traduction d’ailleurs, puisque celle qui l’a traduit aujourd’hui en français, Myriam Bellehigue, n’est autre qu’une vieille amie d’Anuradha Roy, rencontrée à Cambridge, l’une et l’autre y poursuivant alors l’étude de la langue anglaise. Myriam Bellehigue a eu, en tant qu’amie, accès aux premières ébauches du roman, et bien qu’elle ne soit pas traductrice de profession, s’est enthousiasmée jusqu’à proposer de s’occuper du texte s’il devait un jour être publié en français. Résultat, un travail d’une grande délicatesse, sensible et qui donne à entendre en français la voix tendrement lyrique d’Anuradha Roy.

Pour cette romancière indienne anglophone mais de culture bengalie, ces derniers mois ont été riches d’aventures. Outre la parution de Un Atlas de l’impossible en France, celui-ci sort aux Etats-Unis, tandis que son second roman The Folded Earth vient d’être lancé en Inde et au Royaume-Uni. Souriante, chaleureuse, elle lance: «J’ai de la chance, comme le premier, celui-ci est bien accueilli.»

Cette femme, née en 1967, n’est pas novice dans le monde des lettres. Depuis longtemps, elle écrit des fictions reprises par des magazines indiens. Elle avait 14 ans lorsque son premier texte a été publié. Elle a été journaliste, et elle est aussi, avec son mari, la responsable de Permanent Black, une maison d’édition anglophone indienne, spécialisée dans les écrits universitaires et les essais. Pourtant, avoue-t-elle, le roman l’a prise presque par surprise: «Je ne pensais pas que je parviendrais un jour à achever un livre…», avoue-t-elle en riant.

Anuradha Roy a de qui tenir: «Je viens du Bengale, souligne-t-elle, un Etat qui a une longue tradition de femmes écrivains. J’ai une grand-tante qui a écrit beaucoup de romans et qui gagnait sa vie comme écrivain. Elle s’est retrouvée veuve très jeune avec cinq petits enfants à élever. A l’époque, il était impossible pour une femme d’imaginer se remarier. Elle a donc trouvé ce moyen de gagner sa vie. Et elle est devenue un écrivain important au Bengale. Nous avons grandi en lisant ses histoires pour enfants.»

Pourtant, ne vous risquez pas à qualifier Arunadha Roy d’«auteure pour femmes». Comme certaines de ses consœurs francophones, Anuradha Roy prévient qu’il n’y a rien de tel pour la mettre en colère: «Vous êtes une auteure femme dès qu’un personnage un peu central dans vos livres est une femme et dès qu’il y a de l’émotion. Et on vous enferme dans une case dite «romantique». C’est insupportable. C’est comme si on vous faisait payer le fait de parvenir à faire ressentir quelque chose à vos lecteurs!»

Anuradha Roy n’a pas tort de s’indigner. Si elle joue pleinement de sa sensibilité féminine en écrivant, elle s’en sert aussi pour aborder l’histoire de l’Inde, la question des castes, la hiérarchie des rapports familiaux, l’enrichissement brutal de certains au détriment d’autres, autant de thèmes qui traversent Un Atlas de l’impossible.

Poétique, lyrique parfois, ce roman est certes doux, mais il n’est pas naïf. Si l’amour est son moteur, ses personnages se battent dans un monde hostile à leurs aspirations profondes. L’un d’entre eux, Mukunda – un jeune garçon né de père illégitime, dont la caste est incertaine –, incarne toutes ces difficultés. Sans caste, il reste éternellement suspect aux yeux de la famille de brahmanes qui le recueille; sans caste, il est aussi libre d’aller où bon lui semble, sans entraves… «Il est une quantité négligeable, commente Anuradha Roy. Et c’est ce côté insignifiant qui m’a intéressée. Son indétermination provoque une réponse différente chez chacun. Il est aussi, pour moi, emblématique de l’Inde d’aujourd’hui. Je vis dans une très petite ville dans les collines. Autour de moi, les jeunes gens, surtout les jeunes garçons, rêvent depuis toujours de partir vers les grandes villes pour y connaître un destin fabuleux. Il est pourtant clair que, pour la plupart, ça ne marchera pas. Mais ce voyage du petit vers le grand et ce que cela peut provoquer chez quelqu’un – en l’occurrence pour Mukunda, un effondrement moral total – me semble très symbolique de ce qui se trame aujourd’hui en Inde.»

Dans Un Atlas de l’impossible, l a voix de l’écrivain s’impose, claire et poétique, très personnelle. Rien de proprement indien à première vue dans cette écriture. Les voix des auteurs qu’aime Anuradha Roy – elle évoque Tchekhov, Kawabata, Virginia Woolf – lui donnent sans doute sa chatoyance, une poésie qui transcende les frontières. Elle ajoute, au chapitre des influences possibles, l’écrivain bengali Bibhouti Bhoushan Banarji, dont le roman La Complainte du sentier (Gallimard, 2008) – dont Satyajit Ray tira son premier film – a servi de source d’inspiration au livre: «Cette histoire de deux enfants qui grandissent ensemble dans un village, dans une grande pauvreté mais aussi avec beaucoup de joie a servi de point de départ à Un Atlas de l’impossible – mon texte.»

Influences multiples, mais l’Inde reste au cœur du travail d’Anuradha Roy. «Il est très improbable que je parvienne jamais à écrire sur quelque chose qui ne soit pas lié à l’Inde, confie-t-elle. Parce que je réponds à ce qui monte des profondeurs de moi-même et que ces choses demeurent indiennes. Mon imagination ne vibre nulle part ailleurs. Cela dit, je n’écris pas pour l’Inde. Je sais bien que le fait que mes romans existent ou qu’ils n’existent pas ne changera rien pour Inde. Le devoir n’est pas le moteur de mon écriture.»

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Anuradha Roy

A propos d’«Un Atlas de l’impossible»,dont la traduction française vient de paraître

«Mon livre n’est pas traduit dans une autre langue indienne. C’est étrange, n’est-ce pas?»