Caractères

Apostille

CHRONIQUE. Petit hommage discret à Gérard Genette

«Narratologie: pseudoscience pernicieuse, son jargon a dégoûté de la littérature toute une génération d’analphabètes.» L’auteur de cette phrase est un narratologue, un auteur aussi, virtuose et plein d’humour, qui vient de disparaître: Gérard Genette.

Son travail de critique littéraire qui nommait, précisément et avec art, toutes les pièces du jeu littéraire structuraliste, a hanté mes années d’études. Certaines de ses Figures, ses traités de narratologie, numérotés de I à V, trônaient dans ma bibliothèque d’étudiante, grimaçantes ou souriantes selon les séminaires et les examens en préparation.

Car, tout en admirant le système fantastique ainsi mis à jour, j’avais peur, je m’en souviens, de ne jamais parvenir à parler correctement la langue de Gérard Genette, que nos professeurs semblaient si bien maîtriser.

Il n’empêche que c’est la vision des textes que proposait Gérard Genette qui a formé ma manière de lire. Je lui dois cette tendance à plonger dans les livres un peu comme sous le capot d’une voiture, pour voir ce qu’ils ont dans le moteur et ce qui les fait marcher. Grâce à lui, j’ai mis de côté une petite panoplie d’outils qui me permet d’observer les correspondances, les rapports, les collisions de sens et de sons, les modalités des mots et des phrases que l’on frotte entre eux, comme des silex, jusqu’à ce que jaillisse une étincelle.

Je conserve aussi par-devers moi la belle notion d’«intertextualité», mot d’apparence peu amène mais dont le sens est magnifique puisqu’il dit les échos que se renvoient les textes, ces liens – visibles ou invisibles – que les livres tissent entre eux.

Je crains que mon hommage ne soit un peu désinvolte. Ses «figures» font sans doute la moue dans ma bibliothèque. Mais j’espère que Gérard Genette ne serait pas offusqué de me voir ainsi plonger dans mon «bardadrac» personnel, – pour reprendre le titre d’un de ses livres les plus vagabonds – pour y débusquer son souvenir et composer cette modeste «apostille» (encore un de ses merveilleux titres).

Derrière l’admiration due au savant, j’ose dire que j’ai à son égard une reconnaissance et une sorte de tendresse discrète. Car, tout en nommant rigoureusement, tout en classant, il a montré des chemins de traverses, ouvert des pistes ludiques. Il a été un créateur, un écrivain aussi, il a exploré et partagé avec une grande générosité le monde des textes et des signes.

Dans Postscript, paru en 2016, il notait, modeste et caustique à la fois: «Une amie philosophe nous l’assure: il n’y a pas de strapontins dans la société des esprits. Arrivé un peu tard à quelques concerts, je m’en suis souvent contenté, au risque de provoquer quelques «chut» indignés. J’essaierai de faire moins de bruit en sortant.» Autant dire que je sors de cette chronique, sur la pointe des pieds…

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