Un appel au civisme pour enrayer la corruption

Genre: Politique
Qui ? Antoine Peillon
Titre: Corruption. Nous sommes tous responsables
Chez qui ? Seuil, 260 p.

Antoine Peillon, l’auteur de Ces 600 milliards qui manquent à la France, l’ouvrage qui a lancé l’affaire UBS en France, prolonge son travail dans un livre plus analytique: il décrypte la corruption, ses mécanismes, sa sociologie, les comportements qui la caractérisent. En mars 2012, le journaliste, grand reporter à La Croix, finissait sur une interrogation: il se demandait pourquoi la justice française n’avait pas encore ouvert d’instruction sur les pratiques de la banque en France, alors que des membres des services des renseignements, des douanes, ainsi que d’autres fonctionnaires haut placés dans l’organigramme de l’Etat, à Bercy notamment, disposaient de témoignages et de documents alimentant le soupçon de la mise en place, par la banque, d’un système d’évasion fiscale; une liste de noms de prestigieux clients appartenant aux mondes sportif, culturel, politique, économique, détenteurs de comptes potentiellement non déclarés en Suisse, leur avait aussi été transmise.

Peu de temps après la parution de l’ouvrage, une instruction démarrait. Elle est toujours en cours, proche d’aboutir. En juillet dernier, UBS AG a été mise en examen pour blanchiment aggravé de fraude fiscale et démarchage bancaire illicite. La banque risque une amende pouvant s’élever jusqu’à 4,88 milliards d’euros.

Dans Corruption, l’affaire UBS constitue l’un des fils rouges. Antoine Peillon apporte de nouvelles révélations, notamment sur les discussions autour d’un plaider-coupable «entre l’Etat français, via le parquet de Paris, et la banque mise en cause». La négociation, «de moins en moins confidentielle, a finalement capoté fin juillet 2014», en raison notamment des «risques de scandale» si l’information avait été rendue publique et si l’accord avait abouti sur une amende relativement modeste, confie-t-il au Temps.

Double discours

Le journaliste porte un jugement sans nuance sur l’exécutif français, dont il dénonce «la grande hypocrisie»: d’un côté, estime-t-il, le gouvernement tient un «discours vigoureux et quasi martial» sur la lutte contre la fraude fiscale; de l’autre, il juge les résultats de la traque «quasi nuls». Dans son livre, Antoine Peillon dévoile ainsi comment le projet de loi contre la fraude fiscale et la grande délinquance économique et financière a été en partie vidé de sa substance par le gouvernement, défavorable à une plus grande judiciarisation des dossiers de fraudeurs.

Antoine Peillon élargit aussi la focale. Il rappelle de précédentes enquêtes sur des attributions troubles de marchés publics, chemine à travers les affaires Cahuzac et Bettencourt, fait le lien avec les soupçons qui planent sur le financement de campagnes électorales.

L’auteur passe ensuite à une seconde partie du livre plus théorique et conceptuelle. Il entend ainsi alimenter une «réflexion contemporaine» sur le phénomène de la corruption, basée sur un triple point de vue sociologique, anthropologique et philosophique. Le journaliste explique comment, depuis deux ou trois ans, des sociologues comme Pierre Lascoumes, des philosophes comme Cynthia Fleury, des magistrats comme Antoine Garapon, mais également des avocats, des économistes, des historiens, des philosophes ont tissé des liens et contribuent à lutter contre «une gangrène qui se nourrit de la banalité des conflits d’intérêts et des petits arrangements de chacun avec la morale civique». Le livre s’achève sur un appel à l’action et au civisme des citoyens puisque, selon Antoine Peillon, «jamais, depuis la Libération, [la République française] n’a été à ce point corrompue».