En Appenzell, l’appel chanté de la forêt

Chaque 13 janvier, les «Silvesterkläuse» revêtent leurs masques et entonnent leur yodel terrien. Un Nouvel An tardif dans une Suisse au mystère intact

Cela paraît loin. La neige crisse sous une demi-lune. Le restaurant, aux guirlandes électriques, semble arrimé à la colline. Il n’est pas 5 heures du matin. Une voiture gravit le serpent de route glacée. En plissant les yeux, on aperçoit un jeune homme, solide, silencieux, s’extraire du siège avant. Il porte une chemisette aux manches bouffantes et une jupe de velours.

Il prend sa place, autour d’une tablée d’hommes. De tous âges. Certains portent une boucle d’oreille dorée. Ils répondent aux questions d’un haussement d’épaules. Ils sirotent tranquillement des alcools sucrés. Et puis, tout à coup, pour se donner du chaud, l’un d’entre eux élève la voix. Une voix d’enfant ralenti dans sa course. Les autres le rejoignent. Sans un regard l’un pour l’autre. Les voix de quinconce, les harmonies au bout du compte qui semblent ne pas redouter la friction. Ce qui frappe, quand ils chantent, c’est leur sérieux.

On s’était dit qu’il y avait là une belle manière d’escamoter ce début d’année. Passer une nouvelle fois le Réveillon, la Saint-Sylvestre d’un calendrier plus ancien. Depuis plus de deux cents ans, dans quelque vallée d’Appenzell Rhodes-Extérieures, on la joue à contretemps. Chaque 13 janvier, le village d’Urnäsch, son église, sa rue pavée, ses cafés aux boiseries peintes et ses fermes alentour s’animent d’une ferveur résistante. On vient de loin pour voir ça. De Zurich, de Suisse romande, du Japon aussi, par un petit train rouge qui arrive à l’heure.

Derrière le restaurant, dans ce matin frileux, le jeune homme en tenue de femme peine à ouvrir le portail de la grange. Sur une table attendent les masques. Des masques en escalier, aux visages poupins, surplombés de scènes sportives sculptées de bois et éclairées de lumignons. Ce sont les Schöne Kläuse, les beaux Nicolas: des costumes de paysans XIXe et des masques qui illustrent les traditions villageoises, mais parfois aussi des avions de la compagnie Swiss, des hommages aux marques appenzelloises, une forme de patriotisme local. Le groupe de Schöne s’ajuste en cercle. Et ils chantent, de ce jour qui n’aura de fin qu’à l’aube suivante.

Cantique de yodel naturel

Sur la piste minuscule, le sentier qui longe la colline blanche, le groupe s’enfonce. Ils s’avancent de maison en maison, armés de leurs cloches énormes, de leurs grelots disposés en batterie. Ils réveillent les habitants, porte après porte, avec un Zäuerli, ces cantiques de yodel naturel qui paraissent relever de la forêt profonde plutôt que du folklore. Entre chaque ­morceau, les fermiers glissent sous le masque des chanteurs une paille, reliée à une chope d’alcool. C’est la monnaie d’échange. Une gorgée contre un chant. Mais il n’y a pas que les beaux, parmi les ­Silvesterkläuse.

Sur les mêmes pentes douces, les beaux croisent les laids, les Wüeschte. Ils portent des costumes de paille, des corps de branchages, des barbes de mousse, des dents d’animaux, de coquilles d’escargot, tout ce qui se trouve, des feuilles séchées qui ajoutent un murmure constant aux chants. Et des masques d’effroi, cubistes, premiers, on se croirait ailleurs, peut-être pas en Afrique. Mais dans un passé lointain, païen, où des esprits furieux étaient chargés de repousser la mort. Il y a quelques décennies, les Wüeschte ont aussi ouvert le champ à une nouvelle race: les «beaux laids», qui ont le corps végétal mais le visage moins brutal, souvent de pives séchées.

A Urnäsch, il existe plus d’une trentaine de groupes de Silvester­kläuse, plus de 200 soldats de l’année neuve, pour une population de seulement 2000 habitants. «La tradition est vive. Mais le nombre de compositions se réduit. Il existe plus de 1000 chants. Il n’y en a qu’une trentaine qui sont pratiqués.» C’est Noldi Alder qui parle. On l’a connu dans le film documentaire Heimatklänge, qui avait participé au renouveau des musiques traditionnelles suisses. Membre d’une dynastie de musiciens, violoniste, chanteur, il a longtemps défilé avec les Kläuse, avant de se retirer. Il est un guide béni, qui sait comment échapper à la meute des touristes.

Etat second

«J’ai compris grâce aux Kläuse ce que pouvait être la transe. Il y a la chaleur, le poids des costumes, la fatigue énorme après avoir arpenté des heures durant les montagnes, mais aussi les vapeurs d’alcool dans lesquelles on baigne en permanence dans nos masques: les chanteurs, au fil de la journée, tombent dans une forme d’état second.»

Dans son appartement, Aurelia, femme de Klaus, raconte la même chose. Ce mari qui, une semaine avant le 13 janvier, semble déjà «disparu», «ailleurs». Elle attend son groupe, pour les rares pauses qu’ils s’accordent; ils ôtent leurs masques, s’écrasent sur des sièges de massage loués pour l’occasion, ils boivent doucement, avalent quelques Schnitzel et repartent, pour que chaque maison soit visitée. Pour que le cycle des saisons enfin puisse s’achever.

Autre personnage du film ­Heimatklänge, la musicienne valaisanne Erika Stucky est là aussi. Elle porte un pull-over à capuche orné d’un squelette. Elle est une fanatique de yodel naturel, celui qu’on ne voit presque jamais dans les shows de la télévision alémanique. Dès qu’elle entend un Zäuerli, son visage devient une patinoire sous les tropiques.

«Je ne sais pas pourquoi mais cela me touche profondément, j’ai le sentiment d’être confrontée à une sorte de vaudou suisse, un rituel très ancien.» On dit que les Kläuse, même dans leur référence chrétienne, en appellent à des dieux nordiques, à Odin, aux cérémonies animistes de dissipation des malfaiteurs. C’est un drôle de paradoxe. D’une nuit à l’autre. Devant la porte d’une salle commune, pleine d’Appenzellois qui dégustent des saucisses bouillies, un groupe d’enfants en costumes forestiers attend son tour pour chanter. Un représentant éminent de l’UDC est venu un peu plus tôt serrer des mains. Ce Nouvel An tardif du calendrier julien ne revêt pas qu’une seule couleur. Il dit la révolte du rural sur l’urbain, l’indépendance féroce de ces peuples qui se perçoivent à la marge. Il dit aussi l’appétit de transmission, la nécessité que le joli folklorisé ne recouvre pas toutes les traditions. Il est sauvage, dans tous les sens.

Orgie de carillons

Le petit garçon a 10 ans. Son visage est mangé de rameaux. Son corps entier sent la terre et la forêt. «J’ai appris à chanter dans ma classe de Zäuerli. Mon papa lui-même est chanteur.» On leur mendie une petite mélodie. Ils se posent en cercle. Ils n’ont pas des visages de petits garçons mais une concentration mutine, une solennité qu’on n’a pas vue souvent. Le chœur de leurs voix mariées fait naître d’autres voix fantômes, des harmoniques insoupçonnables. On dirait qu’un ogre joyeux surplombe la bande et recouvre le chant de ses mains immenses. «Cela vous va?» On acquiesce. Ils s’en vont dans le vacarme des ferrailles, de cloches et de tympans.

Il est plus que minuit, le jour d’après. La vallée entière est une orgie de carillons qui surgissent des fermes les plus reculées. Rien ne semble menacer les Silvester­kläuse. Ni la désertification de ces demi-alpages, ni le tourisme qui polit tout. Les Appenzellois ont besoin d’eux pour aller au-delà.

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Erika Stucky

Musicienne valaisanne

«Cela me touche profondément, j’ai le sentiment d’être confrontée à une sorte de vaudou suisse, un rituel très ancien»