Christian Delporte. La France dans les yeux. Une histoire de la communication politique de 1930 à nos jours. Flammarion, 494 p.

Christian Delporte est professeur d'histoire contemporaine. C'est aussi, depuis vingt-cinq ans, un grand collectionneur d'images politiques, d'affiches, de dessins, de journaux. La communication politique et les médias sont sa passion. Il est notamment directeur de la revue Le Temps des médias et il a publié plusieurs livres sur le sujet, dont une Histoire des médias en France (Flammarion).

Son intimité avec cette matière donne de l'épaisseur à son dernier ouvrage d'une grande actualité à l'approche de la présidentielle (lire ci-dessous). Mais cet essai déroule surtout l'histoire de l'apprentissage souvent douloureux des nouveaux médias - radio, télévision, Internet - qui ont bouleversé la manière de faire de la politique et provoqué le déclin des tribuns galvanisant leurs troupes à la tribune. Anecdotes, humour et sens de la narration rendent en outre la lecture de Delporte extrêmement plaisante.

En faisant débuter son étude dans les années 1930, l'historien montre que la communication politique ne commence pas avec François Mitterrand et sa fameuse «force tranquille», un slogan inventé, c'est du moins lui qui l'a affirmé, par Jacques Séguéla.

A l'époque des balbutiements de la radio pourtant, un Raymond Poincaré n'avait absolument pas compris les possibilités offertes par ce nouveau média. En 1927, alors qu'il était chef du gouvernement et qu'il s'apprêtait à prononcer un important discours, un micro s'est, probablement pour la première fois en France, tendu vers un politicien. En colère, Poincaré lança un «Enlevez-moi ça de là» sans appel. Pour lui comme pour ses contemporains, il était indigne - et inutile - de parler à la radio. Ses paroles, il se devait de les réserver à ses invités triés sur le volet.

Deux ans plus tard, le discours a changé avec l'élection à la présidence du Conseil d'André Tardieu. Même s'il n'y a alors guère plus qu'un million de récepteurs, il se précipite dans la brèche radiophonique pour parler directement aux Français. Tous ses discours importants sont relayés sur les ondes. Des journalistes de radio l'accompagnent lors de tous ses déplacements. Et surtout, il crée une émission quasi quotidienne où il s'adresse sans médiation aux auditeurs. Cela onze mois avant que Franklin D. Roosevelt inaugure, selon le même concept, ses «causeries au coin du feu». Le mouvement est lancé. En 1936, les partis consentent à une campagne électorale radiodiffusée, un exercice dans lequel Léon Blum, mal à l'aise devant un public, se montra particulièrement convaincant. L'ère de la communication, de l'image, s'est ouverte. Avec l'arrivée de la télévision, le mouvement s'accélère. Comme le souligne Christian Delporte, Guy Mollet en a été le premier maître, avec l'aide, pour la première fois, d'un publicitaire et spécialiste de la communication très au fait des méthodes américaines: Marcel Bleustein-Blanchet. En 1956, alors que le président du Conseil s'enfonce dans le bourbier algérien, il va le «vendre» comme un chef simple, à l'image des Français, et s'efforcera de démoder son principal adversaire, Pierre Mendès France, en mettant en relief la modernité de Mollet. Pour cela, il met au point un véritable plan-médias avant la lettre, où la télévision joue le rôle le plus important. Bien préparé, Mollet y excelle, sans parvenir toutefois à égaler la popularité de son adversaire au terme des émissions prévues. Bleustein-Blanchet innove aussi en recourant à des sondages pour mesurer les effets des interventions de son client et réorienter sur cette base les thèmes abordés. Les ingrédients essentiels de la communication politique sont réunis. De Charles de Gaulle à Ségolène Royal, on s'en servira en variant les assaisonnements.