Toutes sortes de manuels prétendent aujourd’hui nous apprendre à regarder le monde «en pleine conscience». Pourtant, c’est un savoir que les poètes et les écrivains possèdent de longue date, au moins aussi bien que les maîtres à penser (ou à dépenser) contemporains; et qu’ils sont à même d’enseigner tout aussi efficacement à travers leurs livres.

Prenez l’écrivain italien Italo Calvino (1923-1985) par exemple: c'est en cette matière un virtuose sans égal. Il est même l’inventeur d’un héros dont l’observation et la conscience qu'on en tire sont l’activité principale: Monsieur Palomar, dont il détaille méthodiquement les aventures dans un livre éponyme.

Lire aussi:  Italo Calvino et la tour Taoua à Lausanne

Le nom de ce héros viendrait du Mount Palomar, «célèbre observatoire astronomique californien», explique Italo Calvino en avant-propos de ses aventures, ce qui démontre à quel point Monsieur Palomar est féru d'observation. Et, preuve qu’Italo Calvino lui aussi s’y connaît mieux que personne, il avait confié dans un entretien à La Stampa qu’il s’agissait là du livre «le plus autobiographique» qu’il ait jamais écrit: «Chaque expérience de Palomar correspond à une de mes expériences.»*

Tous les détails

Palomar préfère regarder et se taire plutôt que d'agir et de parler. Mais il pense et élabore ce qu'il regarde: «Il lui est toujours arrivé de voir certaines choses – un mur de pierres, un coquillage, une feuille, une théière – se présenter à lui comme en lui demandant une attention minutieuse et prolongée: il se met à les observer presque sans s’en rendre compte et son regard se prend à en parcourir tous les détails, ne parvenant plus à s’en détacher.»

Pas d’observation sans rapport. Il faut donc, ajoute logiquement l’écrivain italien dans son avant-propos, réhabiliter la description en littérature. Et il s’y emploie avec précision et force, comme dans cette scène où Monsieur Palomar observe un parterre de sable au Japon, où Italo Calvino fait immédiatement surgir une image extrêmement nette du lieu: «Une petite cour recouverte de sable blanc à gros grains, presque du gravier, ratissé en sillons droits parallèles ou en cercles concentriques autour de cinq groupes de cailloux ou rochers de faible hauteur.»

D’abord en vacances, puis de retour en ville, en voyage ou en société, Monsieur Palomar observe. Il regarde avec attention les vagues, les tortues amoureuses, la lune d’après-midi, le ciel depuis sa terrasse, des étourneaux, un gorille albinos, un jardin japonais, s'intéresse aussi aux différentes manières de rester silencieux et attentif. 

Compter les brins d'herbe

Regarder ne va pas de soi. Le regard transforme-t-il ce qu’on regarde? Cette épée que Palomar distingue dans l’eau au coucher du soleil, cette épée de lumière qui vient vers lui, que devient-elle lorsque nul ne la regarde? Palomar s’interroge; souvent jusqu’à l’absurde, touchant parfois au grotesque ou au sublime. Que saisit-on vraiment du réel? Peut-on épuiser ce que l’on voit? Hélas, «compter les brins d’herbe est inutile, on ne parviendra jamais à en savoir le nombre». Ou encore: «Mais comment faire pour regarder quelque chose en laissant son moi de côté? A qui sont les yeux qui regardent? D’habitude, on pense que le moi est quelqu’un qui est derrière les yeux comme on se tient à une fenêtre, et qui regarde le monde s’étendre dans toute sa vastitude, là, devant lui.»

Lire également: Texte inédit. Italo Calvino: «L'espace de l'écriture»

Palomar déploie ses talents en plusieurs temps, qu’Italo Calvino a tenté de systématiser en inventant une singulière table des matières qui crée une impression combinatoire à trois temps. Le premier temps est basé sur l’observation pure, le second sur l’interprétation qui en découle, et le troisième sur la méditation, la spéculation et la condition de l’homme face à l’univers. Le chemin de l’écriture passe donc du regard au sens des choses et continue vers la spéculation et la métaphysique.

Parler dans le silence

Certaines interrogations de Monsieur Palomar font penser à un koan zen, comme celui que J. D. Salinger a placé en exergue d'Un jour rêvé pour le poisson banane: «Quel est le son d'une seule main qui applaudit?» Par exemple, lorsque Palomar tente de décrypter le langage des merles: «Et si le sens du message était dans la pause, plutôt que le sifflement? Si c’était dans le silence que les merles se parlent?»

Gallimard, à qui la famille d'Italo Calvino a donné la mission de republier son œuvre en français, fait paraître aujourd’hui une nouvelle traduction de Monsieur Palomar, recueil de récits agencés en roman et parus en italien en 1983, deux ans avant la mort de l'auteur. Elle est signée Christophe Mileschi. La première, parue en 1985 au Seuil, sous la plume de Jean-Paul Manganaro est hélas devenue quasiment introuvable. On attend avec impatience que ce nouveau Monsieur Palomar, traduit avec élégance et précision, paraisse en petit format, car c’est un classique merveilleux à glisser dans toutes les poches.

*Traduit et cité dans Les années parisiennes d’Italo Calvino, Sergio Cappello, PUPS


Récit
Monsieur Palomar
Traduit de l'italien par Christophe Mileschi
Gallimard, 160 p.