Apprentis chanteurs à Verbier

Thomas Quasthoff anime l’atelier de voix au Verbier Festival. Triés sur le volet, les chanteurs sont mis à rude épreuve, pour le bonheur du public

Philippe Spiegel, jeune baryton autrichien, a à peine chanté deux phrases d’un lied de Schubert que Thomas Quasthoff, du haut de son mètre 34, l’interrompt. «Si vous êtes un baryton, alors je suis Elisabeth Schwarzkopf! La totalité de votre voix sonne comme un ténor. Sachez que les ténors sont beaucoup mieux payés que les barytons!» Philippe Spiegel a l’air un peu surpris. Mais il ne se laisse pas désarçonner pour autant. Il reprend son lied, et Thomas Quasthoff le corrige, jusqu’à ce que le baryton-basse lui dise: «Voilà, il faut utiliser la pleine résonance de la voix. Je dois l’admettre, maintenant vous sonnez comme un baryton.»

La master class de Thomas Quast­hoff fait l’événement au Verbier Festival. Tous les matins, à 11 heures, les festivaliers se ruent à ces cours qui se donnent dans une salle de cinéma délicieusement désuète. Quasthoff parle si fort – ou plutôt d’une voix si sonore – qu’il n’y a pas besoin d’un micro pour l’entendre jusqu’au dernier rang. Les chanteurs, eux, défilent sur le podium, et endurent les blagues parfois railleuses du célèbre baryton-basse qui n’a pas la langue dans sa poche. Le diablotin vient de prendre la main d’une de ses élèves pour lui faire sentir ce que c’est de chanter un lied de Schubert truffé de mots d’amour. Les voici côte à côte, sur le podium. «N’ayez crainte, ma femme est dans la salle! Elle sait ce que je fais ici. Chantez-nous cette jeune fille de 16-17 ans très naïve et convaincue que le gars qu’elle aime est son gars.»

«On accepte les règles, on joue le jeu. Ce serait une très mauvaise solution de se vexer!» dit Johanna Brault. Cette mezzo française fait partie des heureux élus de l’atelier de voix. Diplômée du Conservatoire de Paris et de l’Université de musique et des arts du spectacle de Vienne, elle a déjà une expérience de la scène. Elle vient de chanter Carmen (excusez du peu!) et Chérubin, la saison dernière, à l’Opéra de Zwickau dont elle a intégré la troupe il y a un an. «J’avais beaucoup de collègues et amis instrumentistes au Conservatoire de Paris qui ont participé à l’académie de Verbier. C’est une adresse dont on parle à l’étranger. Comme tout le monde, j’ai envoyé un dossier avec des enregistrements audio et des vidéos.» Elle mesure le privilège de pouvoir perfectionner le lied auprès de Thomas Quasthoff, alors que le niveau est «très élitiste ici», réunissant des voix déjà formées dans des grandes écoles, au seuil de carrières prometteuses.

«Thomas Quasthoff a la réputation d’être parfois dur avec ses élèves, dit Philippe Spiegel. Moi-même, j’ai été formé par Marjana Lipovsek à Vienne, qui était très stricte et exigeante. Mais apprendre à chanter est toujours difficile. J’en retire plus si je suis avec un professeur honnête, qui met le doigt là où ça fait mal, qu’avec une personne gentille qui me dit simplement: «Chante plus piano , plus forte .» Si vous ne pouvez pas supporter le feedback, alors vous n’êtes pas dans la bonne profession.» Julia Sitkovetski, fille du célèbre violoniste Dmitri Sitkovetski, aspire aussi à cette authenticité. «Moi, j’aime la présence du public dans la salle, parce que j’ai le sentiment d’être comme en représentation. On peut reprendre un passage, le travailler, et voir si ce que Thomas Quasthoff cherche à nous transmettre obtient un retour dans la salle ou non.»

L’aspect show fait partie de la personnalité du trublion. «Le son ne va pas devenir plus grand si vous ouvrez grand la bouche! Regardez: je suis l’exemple parfait que vous n’avez pas besoin de faire deux mètres de haut pour produire des notes puissantes!» Thomas Quasthoff ne laisse rien passer, pas même une respiration trop sonore avant d’entamer une phrase: «Je ne mets pas 80 à 90 francs suisses pour entendre un concert de respirations!» On a beau se préparer le mieux possible, le maître trouvera toujours quelque chose à redire. «Vous avez vos idées sur les couleurs vocales, sur les émotions, dit Philippe Spiegel, et il vous interrompt. «Non, ce doit avoir plus de corps, ça doit être plus rond.» Puis vous reprenez, en soignant la ligne, le legato et, bien sûr, les détails en souffrent. Alors il vous interrompt: «Fais attention à l’articulation», etc. Parfois, c’est même contradictoire!» «Oui, mais tous les professeurs sont contradictoires, rétorque Julia Sit­kovetski. Apprendre à leur donner ce qu’ils veulent sans faire de compromis avec soi, ça fait partie de l’apprentissage.» Johanna Brault insiste sur la part de responsabilisation qui incombe au jeune chanteur. «Quelque part, nos défauts, on les connaît aussi – à moins qu’on ait une révélation. La critique est partout, et il faut sélectionner les critiques. Il faut voir si ça correspond à ce que vous voulez changer absolument. Si on prend tout à cœur, on ne survit pas dans ce métier, parce qu’il y a toujours des gens qui vont soit vous casser, soit vous adorer.»

Encore faut-il savoir se tenir sur scène. Thomas Quasthoff insiste pour que les chanteurs ne compensent pas leur nervosité avec des gestes inutiles. «Moi, je me sentais toujours frustré de ne pas avoir de bras comme les autres chanteurs. Mais mon professeur, Charlotte Lehmann, m’a dit que c’était une bonne chose: «Tout le monde sera concentré sur ton visage et sur tes mots.» Mettre son ego de côté, accepter qu’on n’atteindra jamais la perfection: peut-être est-ce là, la beauté de l’art. Philippe Spiegel, qui a chanté Papageno à l’Opéra de Lyon en 2013, estime que même chez une star mondiale, «vous trouverez toujours quelque chose à critiquer». «On est dans un chemin où on va chercher à s’approcher d’un résultat idéal, explique Johanna Brault. Mais finalement, il vaut peut-être mieux ne pas l’atteindre, parce que sinon, on risque d’être malheureux et vidé.»

«Si on prend toutes les critiques à cœur, on ne survit pas dans ce métier»