Après les nombreuses répétitions au manège d’Onex, la générale au Victoria Hall est une autre affaire. Les ors et les fresques de la célèbre salle, son acoustique et ses dimensions généreuses, sa renommée: les élèves de l’orchestre baroque de la HEM de Genève sont impressionnés. Le soir même, ils donnent le concert tant attendu qui conclut une semaine de travail fourni avec le grand Jordi Savall. Encore fin gambiste, le musicien catalan a aussi révélé les séductions de son instrument dans le célèbre film d’Alain Corneau Tous les matins du monde.

Sur la scène genevoise, l’ensemble résonne hardiment et les instrumentistes se concentrent sur leur partition et les conseils du chef. Il faut prendre ses marques dans la grandeur de l’espace et la résonance des lieux. Debout, comme le veut la tradition baroque, les cordes suivent les mouvements sobres de Jordi Savall. Rondeur et balancement doux des bras, sécheresse du poignet ou tranchant de la main, regard vigilant: les indications sont claires et paisibles.

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Ce virus des instruments d’époque

La premier violon Sue-Ying Koang est en dernière année de master. La jeune Française d’origine chinoise a joué plusieurs années au Philharmonique de Liège avant d’attraper le virus sur instruments d’époque. «C’est à cause de Leonardo Garcia Alarcon que je suis tombée dans le chaudron. J’ai été acceptée dans le projet du Diluvio universale d’Ambronay, qui circule beaucoup depuis sa création en 2010. Le déclic s’est fait là», explique la musicienne. Elle se lance alors dans le cursus baroque et participe à d’autres concerts. Avec William Christie notamment. La signature Jordi savall, pour elle? «Sa sincérité, sa simplicité, sa générosité et son accessibilité. Il a une façon d’être très exigeant dans la plus grande douceur. C’est particulièrement agréable.»

Parmi les étudiants qui constituent l’orchestre baroque de la HEM, toutes les nationalités se côtoient. Au hautbois, Irene del Rio s’est tournée naturellement vers la musique ancienne après être entrée à la HEM en 2011 en Master de bois moderne. «J’apprécie la sérénité et l’équilibre de ce répertoire. Son ambiance plus douce où l’ego n’existe pas», avoue-t-elle. «En Espagne, mon professeur nous passait des vidéos de Jordi Savall pour nous donner des exemples. Alors jouer avec lui, c’est comme un rêve. Quand il explique, c’est si simple, naturel et facile. Comme une évidence.»

Sur les deux trompettistes pèse le poids de la visibilité. «Pour les cuivres, le moindre couac s’entend de loin. Et les instruments anciens sont très difficiles à manier», expliquent Gabriel Quintero et Joao Oliveira. «Jordi Savall est un tout grand. Et tellement sympathique! Sa tranquillité est très apaisante et donne confiance. Il ne nous met jamais sous pression et arrive à nous faire progresser sans rien brusquer. Sa méthode est très efficace et stimulante.»

Quant à l’altiste Jeanne Camus, elle vient du monde moderne. C’est sa première expérience baroque sur cordes en boyau, archet et instrument d’époque prêtés par la HEM. «Je ne pouvais imaginer mieux pour découvrir cet univers. Nous devons participer à un projet de ce type pendant notre cursus. Quand j’ai eu connaissance de celui-là, je me suis précipitée. Cela m’apprend beaucoup et je découvre des façons d’entendre et de jouer totalement différentes, qui influencent aussi mon jeu sur instrument moderne. J’explore une souplesse, une légèreté et une articulation nouvelles que Jordi Savall sait particulièrement bien révéler, mettre en valeur et transmettre. C’est un véritable régal qui me donne envie de continuer sur cette voie.»

L’effectif de l’orchestre grimpe

Il n’y a pas de meilleur compliment pour le doyen du département de musique ancienne Francis Biggi, qui suit ces projets orchestraux depuis son arrivée en 2001, avant l’intégration du Centre de musique ancienne à la HEM en 2009. «L’orchestre compte aujourd’hui une cinquantaine d’étudiants, ce qui permet d’organiser des concerts où tous proviennent de la HEM, alors qu’au début, ils étaient beaucoup moins nombreux et on devait compléter avec des éléments extérieurs», révèle-t-il. Mais sa satisfaction ne s’arrête pas là. «La qualité a fait un bond depuis quelques années. Et le fait de pouvoir accueillir de grands noms comme Florence Malgoire (qui enseigne aussi à la HEM), Ton Koopman il y a quelques années ou Jordi Savall aujourd’hui, élargit l’expérience et le rayonnement de l’orchestre.

Les étudiants sont heureux et fiers de participer à ces cessions et ils s’y bousculent.» Sa plus grande joie? «Avoir pu décloisonner la discipline ancienne en la sortant des territoires délimités par les baroqueux ou médiévistes purs et durs. Je rêve de pouvoir partir à la retraite en laissant un département encore plus ouvert sur le monde et les pratiques anciennes de tous horizons, et de créer de nouveaux cours de percussions, cuivres ou harpe ancienne.»


Critique: un concert heureux

Jordi Savall possède la meilleure parade à la séparation: la joie, la légèreté et le partage. Après une semaine de travail intensif avec l’orchestre baroque, et un concert qu’on aurait aimé ne pas voir finir tant l’énergie dégagée en était affectueuse, il a bien fallu prendre congé. Samedi soir, le Victoria Hall s’est vidé le sourire aux lèvres, malgré la clôture d’une soirée vibrante. En guise de bis, le chef catalan avait invité le public à frapper en cadence dans une contredanse vive des Boréades de Rameau. Entre les thèmes de l’orchestre, il se retournait sur la salle pour lui impulser le rythme désiré. Etre dirigé par Jordi Savall, quel privilège! Les spectateurs s’en souviendront…

Cette conclusion ludique n’est pas anecdotique. Elle dit mieux que tout la magie Savallienne. Et démontre le plaisir que le chef prend ou donne, avec cette façon si naturelle et tranquille de transmettre l’émotion musicale. Pendant le concert, bâti en forme d’hommage à la musique française de la fin du XVIIe siècle, le résultat de cette méthode simple et chaleureuse s’est imposé. De la suite d’orchestre d’Alceste de Lully au Fairy Queen de Purcell et passant par la Water music de Haendel et la suite des Airs à jouer d’Alcione de Marin Marais, les jeunes instrumentistes ont trouvé le chemin de la cohésion et de l’élan. Avec une mention particulière aux pièces de Marin Marais, qui ont dégagé le souffle et la grâce d’un répertoire que Jordi Savall porte dans l’âme et le cœur.

Malgré les fragilités inhérentes à la jeunesse des musiciens et à leur inexpérience de la scène professionnelle, les beautés traversées ont soulevé chaque pupitre. Entre quelques décalages et inégalités d’intonation inopinés,  les trompettes baroques étaient claires, les flûtes moelleuses, les bois de miel, les cordes menées droit par la vivacité de jeu de la premier violon solo, les cors naturels nets et les percussions vivantes. Les élèves de la HEM n’ont pas boudé leur enthousiasme à jouer sous la houlette paternelle de Jordi Savall. Le stress, la tension et la fatigue vaincus par un bonheur communicatif. (S. Bo.)