Quelques mois avant la publication par l'Académie des Oscars de la liste des cinq longs métrages sélectionnés dans la catégorie «films étrangers» sur la base des propositions soumises par chaque nation, la Section cinéma de l'Office fédéral de la culture (OFC) dirigée par Marc Wehrlin, a arrêté son choix sur Mein Name ist Bach. Elu par le Collège cinéma constitué de la cinéaste Jacqueline Surchat, du producteur Andres Pfäffli (Ventura Film) et du scénographe Hanspeter Remund, le film de la cinéaste valaisanne Dominique de Rivaz tentera donc de décrocher sa nomination pour l'édition 2005 des Oscars.

Mais, à peine connue, cette décision a été contestée par certains professionnels de la branche parmi lesquels le producteur bâlois Arthur Cohn et la productrice zurichoise Ruth Waldburger. Celle-ci, directrice de Vega Film refuse d'admettre que Notre Musique (2004) de Jean-Luc Godard ait été évincé de la sélection sous prétexte que cette réalisation ne correspond pas aux critères édictés par l'Académie des Oscars. Pour revendiquer sa nationalité suisse, un film doit en effet pouvoir compter, entre les réalisateur, scénariste et producteur exécutif, au moins deux passeports à croix blanche, ainsi qu'un nombre prépondérant de Suisses parmi les acteurs, responsables de la photographie, de la musique, des décors, etc.

Or, en raison de ces restrictions, Notre Musique ne peut tout simplement pas être retenu, parce que son générique crédite pour l'essentiel des personnalités étrangères; à l'exception de Jean-Luc Godard lui-même, bien sûr, réalisateur, scénariste et coproducteur (sa maison de production, toutefois, est basée en France et c'est à ce titre, d'ailleurs, que le métrage a reçu de la part de l'Etat français d'assez larges subventions). Ce sort aurait également pu être celui de Mein Name ist Bach, film historique sur les rapports contrastés entre le fameux compositeur et son puissant mécène, Frédéric II de Prusse, dont la production est à cheval entre la Suisse (CAB Productions à Lausanne) et l'Allemagne, mais, heureusement pour lui, il peut attester d'une part importante de collaborateurs artistiques et de comédiens helvétiques.

Pour signifiants qu'ils soient, ces points de détails ne doivent pas faire oublier que le choix d'un film répond avant tout à des considérations d'ordre stratégique, voire politique. Ainsi, selon l'OFC, un film comme Mein Name ist Bach, traitant d'un sujet aussi universellement connu, possède davantage de chances qu'un autre de séduire l'Académie des Oscars et donc d'obtenir une place en sélection. Un avis loin d'être partagé par tous.

Ainsi, pour Francine Brücher, chargée de la promotion internationale à Swissfilms, le nom de Godard est à lui seul le meilleur des viatiques. «Si on regarde les listes des dernières années, on perçoit nettement que les pays ont tendance, en général, à présenter soit l'un des plus gros succès commerciaux de l'année, soit la dernière production de leur cinéaste phare. Et qui mieux que Jean-Luc Godard est susceptible d'incarner le cinéma suisse?» Ce d'autant que Notre Musique, programmé par le Festival de Cannes, vient de remporter le Prix de la Critique internationale attribué au meilleur film de l'année lors du Festival de San Sebastian, au Pays basque. «On aurait pu faire une exception, suggère Francine Brücher. Chose qui s'est d'ailleurs vue par le passé, notamment avec Soigne ta droite (1987) de Godard, qui avait, contre toute attente, concouru pour la Suisse.»

Il est rare toutefois que la sélection pour l'Oscar suscite pareils remous. Quelles sont les réelles motivations de cette levée de boucliers? Profiter de la tourmente qui agite actuellement les instances fédérales en charge de la culture? Porter une nouvelle attaque contre Marc Wehrlin, le chef de la Section cinéma? Un peu de tout cela, sans doute.