De loin, il a l'air un peu distrait. C'est qu'il rêve de bâtir des cathédrales. Lunettes cerclées, le regard posé sur l'horizon, Philippe Herreweghe a pourtant les pieds sur terre. Né à Gand, cité flamande à la forte tradition chorale, le chef d'orchestre, âgé de 57 ans, fait partie des pionniers qui ont révolutionné le petit monde de la musique baroque. En trente ans, l'eau a coulé sous les ponts. L'apôtre des Passions et des Cantates de Bach a tourné une page. Il ne jure que par les compositeurs du romantisme, à commencer par Beethoven, dont il dirigera le Quatrième Concerto (dans sa version pour pianoforte avec Andreas Staier!) et la Symphonie Héroïque demain soir, à Genève.

Voilà qui peut surprendre. Voilà qui soulève des interrogations: jusqu'à quel point peut-on dégraisser les grandes œuvres romantiques sur instruments d'époque? Convaincu de l'authenticité de sa démarche, Philippe Herreweghe n'hésite pas à abattre des décennies de réflexes acquis dans les orchestres traditionnels. Après Beethoven, Schubert et Schumann, le chef aux gestes si mesurés, quasi microscopiques – tout se joue dans les regards échangés avec ses musiciens – voue désormais un culte à Bruckner. Personne ne peut l'arrêter, lui qui considère ce compositeur comme «un des plus grands de l'histoire de la musique», au même titre que Josquin Des Prés et Jean-Sébastien Bach. L'Orchestre des Champs-Elysées, spécialisé dans la musique de 1830 à 1880, l'accompagne dans cette aventure qui tient de l'initiation.

Le Temps: Vous vivez une passion fébrile pour Bruckner. Avez-vous contracté le virus récemment?

Philippe Herreweghe: Pas du tout. J'ai toujours adoré Bruckner. Enfant, dès l'âge de dix ans, j'ai entendu ses Symphonies dans ma ville natale. Chaque année, il y avait un Festival Bruckner. De grands chefs, comme Bernard Haitink, venaient les jouer dans la cathédrale. J'ai moi-même dirigé ses Symphonies plusieurs fois sur instruments modernes.

– A 10 ans, la musique faisait-elle déjà partie de votre vie?

– Oui, mais j'ai commencé par le piano. J'ai aussi fait de l'orgue et du clavecin. Ma formation chorale s'est développée chez les Jésuites. Comme je me passionnais pour la musique ancienne, j'ai été le répétiteur du chœur d'enfants du collège dès l'âge de 14 ans. Palestrina et Schütz étaient notre pain quotidien. A 16 ans, j'ai obtenu un Prix de piano au Conservatoire de Gand. Pour m'assurer un avenir, et comme je ne pouvais pas survivre en dirigeant des chorales d'amateurs, je me suis mis à étudier la médecine et la psychiatrie.

– Mais comment avez-vous percé dans la musique ancienne?

– Au cours de mes études, j'ai fondé le Collegium Vocale de Gand formé d'étudiants du conservatoire et de l'université. A l'époque, nous étions parmi les premiers en Europe à donner les Passions de Bach avec 16 chanteurs au lieu des 80 chanteurs habituels! C'est alors que Gustav Leonhardt et Nikolaus Harnoncourt nous ont remarqués. Ils ont entendu le chœur et, à la fin de mes études, nous étions déjà en train d'enregistrer les Cantates de Bach sous leur direction pour le label Telefunken. A l'âge de 25 ans,

j'ai tout lâché pour me consacrer entièrement à la musique ancienne.

– Bach ne figure plus au cœur de vos préoccupations. Est-ce par ennui, par lassitude?

– Avec l'âge, j'ai eu envie d'avancer plus loin. Je ne pourrais plus faire du Bach à plein temps.

– Qu'est-ce qui vous séduit tant dans la musique de Bruckner, souvent jugée lourde et monolithique?

– La science du contrepoint. Ses Symphonies, d'une richesse et d'une qualité d'écriture comparables à L'Art de la Fugue de Bach, distillent l'essence de la polyphonie dans l'architecture du temps. Contrairement à Tchaïkovski, Bruckner ne recourt jamais à des moyens clinquants. Pour moi, l'intérêt de sa musique n'est pas dans les décibels, mais dans sa mélancolie, dans le désarroi qu'elle exprime.

– Les instruments d'époque font-ils vraiment une différence?

– C'est surtout la couleur orchestrale qui change. Avec des archets moins lourds, le son devient moins massif. Avec les années, les chefs d'orchestre ont chargé sa musique d'effets et de rallentandi. Elle a même été phagocytée par les Nazis. Or, il est physiquement impossible d'obtenir une telle emphase avec les cordes en boyau. Au contraire: le discours gagne en transparence.

– Et pourquoi Beethoven, alors que tant d'autres chefs ont déjà dégraissé ses «Symphonies»?

– Parce que chaque orchestre sur instruments d'époque apporte une couleur unique. On a dit que Beethoven était sourd, que ses métronomes étaient déglingués à cause des indications de tempo trop rapides. Or ses tempi sont parfaits pour les instruments d'époque. Ils traduisent l'humour, la théâtralité et la joie de cette musique.

Philippe Herreweghe dirige l'Orchestre des Champs Elysées au Victoria Hall de Genève. Ve 19 nov. à 20 h 30. Loc. 0800 418 418.