Cinéma

Après avoir bouleversé Cannes, «Ma Vie de Courgette» sort aujourd'hui en salles

L’œil rond, le tif bleu, Courgette est un petit gars qui n’a pas eu de bol et renaît à la vie. Réalisé en stop-motion par Claude Barras, le film avait bouleversé le Festival de Cannes

Avec un peu d’argile, Dieu créa l’homme à son image. Plus tard, avec un peu de pâte à modeler, Claude Barras créa Courgette à l’image de l’homme, et Courgette partit conquérir la terre. La référence biblique s’impose. Car depuis son triomphe au dernier Festival de Cannes jusqu’à sa campagne pour les Oscars, volant de louanges en récompenses (Grand Prix et Prix du public au Festival d’Annecy), «Ma Vie de Courgette» tient du miracle.

Mais la plus grande grâce de ce film est la façon dont l’âme vient à des pantins hauts comme trois pommes. Leurs grosses têtes sur lesquelles s’attardent quelques empreintes digitales inspirent la tendresse, leurs grands yeux pleins de lumière contiennent l’immense humanité. Ils bouleversent les enfants et leurs parents.

Né à Sierre en 1973, Claude Barras a été touché dans sa petite enfance par des histoires d’orphelins comme «Les 400 Coups», «Sans famille» ou «Bambi». Ces émotions ont nourri ses courts-métrages, coréalisés avec Cédric Louis («Banquise», ou la petite fille obèse fuyant le regard des autres parmi les pingouins, «Sainte-Barbe» ou le poulpiquet qui retrouve son grand-père au-delà de la mort…) ou en solo («Le Génie de la boîte de raviolis», d’après un livre d’Albertine). Elles sont au cœur de son premier long-métrage, inspiré d’«Autobiographie d’une Courgette», un roman de Gilles Paris.

Comme tous les gosses imaginés par Claude Barras, Courgette a des yeux comme des soucoupes dans une tête ronde comme une courge. L’a pas eu de chance, le petiot. Son papa est parti avec une poule. Sa maman est alcoolique et violente. Après sa dégringolade en bas de l’escalier, Courgette se retrouve dans un foyer avec cinq petits fracassés de l’existence dont les cicatrices, les craintes ou les fanfaronnades témoignent de tragédies intimes – violences, drogue, immigration clandestine, inceste… Lorsque Camille échoue à son tour aux Fontaines, le cœur de Courgette se met à battre plus fort.

«Ma Vie de Courgette», c’est une soixantaine de décors, 54 marionnettes dans trois déclinaisons de costumes, 15 plateaux de tournage, trois secondes de film produites par jour et par animateur… Mais la puissance de cette œuvre délicate ne se réduit pas à des chiffres. La délicatesse du scénario de Céline Sciamma («Naissance des pieuvres», «Bande de filles»), la musique de Sophie Hunger, l’élégante stylisation des décors et des personnages, les accents de vérité que véhicule la voix de Courgette et de ses amis, doublés par des enfants non professionnels, contribuent à l’exceptionnelle réussite d’un film qui fait le pari de la lenteur et ne prend pas les gosses pour des idiots.


«Plein de gens apportent des idées, de l’art, de la technique»

Claude Barras évoque le long travail dont est issu «Ma Vie de courgette»

Le Temps: Comment devient-on cinéaste d’animation?

Claude Barras: Il y a eu plusieurs déclics. J’ai toujours beaucoup dessiné. Mon père, vigneron, faisait de la peinture à l’huile. C’est lui qui m’a donné envie de dessiner. J’ai étudié l’illustration à l’Ecole Emile Cohl, à Lyon, et fait de l’illustration pour enfants. J’ai vu une exposition de Georges Schwizgebel à Papiers Gras. Voir de la peinture s’animer m’a donné envie. Georges Schwizgebel m’a montré un peu son travail, expliqué comment ça marche en Suisse pour produire des films. Puis j’ai rencontré Cédric Louis, qui écrivait des scénarios et dessinait aussi. On a fait ensemble un premier court-métrage, «Banquise». C’est ainsi que je suis devenu réalisateur.

– Qu’est-ce qui vous a appelé dans le livre de Gilles Paris?

– Après «Banquise», Cédric m’a fait lire le livre et demandé si je ne voulais pas essayer de l’adapter avec lui. Notre premier film tournait autour des difficultés de l’enfance. L’enfance, ce moment de la vie où les émotions sont fortes, est un sujet qui me porte. Contrairement à nos autres films, «Ma Vie de Courgette» commence mal et finit bien. C’est intéressant, presque plus original que le contraire.

– Il faut une motivation forte pour se lancer dans un travail qui prend dix ans d’une vie. Avez-vous connu des moments de doute?

– Je ne crois pas qu’il y ait eu des moments de doute, mais plein de rencontres. Plein de gens apportent des idées, de l’art, de la technique. Moi j’essaie de guider tout ça dans le bon sens pour ne pas perdre l’essence de l’histoire. Avec Cédric, j’ai d’abord travaillé assez longtemps sur un traitement d’une cinquantaine de pages. Ensuite, il est parti faire du documentaire. Le producteur Robert Boner a trouvé un peu d’argent pour faire le film pilote, inspiré un peu des «400 Coups», qui nous a permis de trouver des producteurs en Suisse et en France. On l’a présenté à Cartoon Forum, à Lyon, où on peut pitcher des projets face aux responsables de chaînes, aux producteurs, aux financiers de l’animation. On a eu un énorme écho, tout le monde voulait faire partie de l’aventure tellement le projet était décalé. Max Karli et Pauline Gygax, de Rita Production à Genève, m’ont mis en contact avec Céline Sciamma.

– Quel a été l’apport de la scénariste?

– Le livre de Gilles Paris est très épisodique et assez dur. C’est plutôt un récit pour les adultes avec un enfant qui parle à la première personne. Nous voulions ouvrir ce récit aux enfants et lui donner une dimension cinématographique. On butait sur le début de l’histoire: comment Courgette allait provoquer l’accident qui coûte la vie de sa mère, non pas avec un fusil comme dans le livre, mais quelque chose de plus léger, relevant de la légitime défense. Céline a apporté l’idée et trouvé cette ligne narrative finalement très simple. Elle s’est inspirée du pilote, elle a compris les intentions de réalisation, de mise en scène et écrit pour ce qu’elle imaginait que j’allais faire. Ça a formidablement bien marché.

– Comment trouvez-vous le point d’équilibre pour créer des personnages graphiquement fantaisistes qui connaissent des destins réalistes?

– Ces grandes têtes avec de grands yeux, c’est un héritage de ce qu’on a fait avec Cédric. Je me suis aussi inspiré de «Creatures Comfort», une série d’animation du studio Aardman, qui décale les dialogues et l’image. On a fait un travail presque documentaire sur le son, les respirations. Ensuite, comment les personnages naissent… (Claude Barras sort de son sac Courgette, le débarrasse de son suaire de papier bulle, le pose sur la table. La petite star restitue sur le champ les âmes d’enfant. On reste muets, intimidés, à la regarder. On fait tourner délicatement son œil, on lui attribue un des petits sourires aimantés tirés d’une boîte de bouches…) Le graphisme est simplifié à l’extrême, car on avait un budget assez serré. J’ai essayé de mettre un peu de réalisme dans les textures, une peau mate, des yeux qui brillent. Ce sont de petites choses qui apportent du réalisme, même si le graphisme est très simplifié.

– Courgette a quatre doigts comme les animaux de Disney…

– Ouais, c’est plus simple à animer.

– Comment passe-t-on de la solitude du dessinateur aux responsabilités d’un chef d’entreprise?

Hum… Chef d’entreprise… Je suis plutôt un maître d’atelier, un capitaine de bateau… Je travaille avec la même équipe depuis mes courts-métrages. Le chef op', le chef déco, l’animateur sont devenus des chefs de poste. Ils ont amené leur équipe. Il y a un côté clanique, très familial. Ça reste de l’artisanat puisque tout est fait à la main, image par image. Sur le plan organisationnel, il est vrai qu’il y a 15 plateaux en parallèle. On essaie de contrôler cette mécanique un peu folle. Il y a eu des moments où on a failli tout arrêter parce qu’on ne trouvait pas le bon rythme.

– Comment?

– Avec dix animateurs et 15 plateaux, il faut faire en sorte de monter les décors sur les cinq plateaux où l’on ne tourne pas et de faire circuler les animateurs le plus vite possible. Sur chaque plateau, on prévoit deux ou trois jours de tournage. Mais le temps de travail évolue, ce qui bouleverse le planning. En plus il faut parfois changer les habits des marionnettes, les réparer. Leurs articulations s’abîment. Elles ont des tresses d’alu dans les bras qui peuvent casser. Il faut dévisser le bras, le changer. Ça prend toujours un petit moment, surtout quand ça arrive au milieu d’un plan. Dans ce cas, il faut arriver à replacer la main exactement au même endroit – ou tout recommencer…

– Ce sont des enfants non professionnels qui font les voix de Courgette et de ses amis. Cette option apporte-t-elle une plus-value de vérité?

– Oui. Cet accent de vérité réside dans le plaisir qu’ils ont eu. Il y a quelque chose de magique juste dans les voix. Marie-Eve Hildebrand a casté ces enfants, les a dirigés et a procédé à trois mois de montage sur les voix. C’était un gros travail en amont, un vrai tournage. On les a aussi filmés, ce qui a permis aux animateurs de s’inspirer de leurs gestes, de leurs rires, de leurs énervements. A la première du film, la maman de la petite Camille m’a dit: «C’est incroyable, je reconnais plus que la voix dans le personnage.» Les personnages naissent de la rencontre entre une sculpture, un animateur et la voix de l’acteur.

– Qu’avez-vous ressenti lors de la standing ovation qui a salué la première de «Ma Vie de Courgette» à Cannes?

Un mélange de terreur et d’extase. On a tous pleuré, on s’est pris dans les bras. A côté de moi, Céline répétait: «Prends toutes ces énergies, essaie de te libérer, ça fait un bien énorme.» Mais face à une salle entière et dans la lumière, je n’étais pas vraiment préparé. Ce n’est pas exactement pour ça que je fais ce métier.

– Pourquoi Courgette a-t-il les cheveux bleus?

– On m’a souvent posé la question, et je ne sais pas vraiment répondre. J’ai cherché des couleurs très différentes pour les sept personnages. Je tournais un peu en rond avec les dégradés de blond et de châtain. Antonio, un illustrateur avec lequel j’ai travaillé sur le développement des personnages, avait fait des cheveux bleus. Le bleu faisait un joli contraste avec le rouge. Et donnait au personnage central un petit côté lunaire. J’ai failli changer la couleur à cause de «Coraline»… On tournait le pilote quand le film de Henry Selick est sorti. Je craignais que ça fasse plagiat. Mais bon, sept ans ont passé…


«Ma Vie de Courgette», de Claude Barras (Suisse, France, 2016), avec les voix de Gaspard Schlatter, Sixtine Murat, Paulin Jaccoud, Michel Vuillermoz. 1h06.

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