Cinéma

Après Cannes, Locarno empoigne le problème de la parité

Dimanche matin, le festival tessinois signera avec l’association SWAN une charte à travers laquelle il s’engage à respecter une représentation égalitaire des sexes, au niveau tant de sa programmation que de ses instances dirigeantes. Rencontre avec les réalisatrice, scénariste et productrice Pauline Gygax, Laura Kehr et Ursula Meier

Il y a trois mois, le Festival de Cannes signait une charte, sous l’impulsion de l’association 5050 pour 2020, pour la parité dans les festivals de cinéma. Cela faisait des années que chaque printemps revenait le même et nécessaire refrain autour de la sous-représentation des réalisatrices, il aura fallu l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo pour que les choses bougent. Enfin.

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Le Locarno Festival signera dimanche une même charte avec l’association SWAN – Swiss Women’s Audiovisual Network. Après Cannes, il s’agit de la deuxième manifestation cinématographique de catégorie A à faire le pas, la première hors de France. La décision est saluée à tous les niveaux. Pour Alain Berset, conseiller fédéral chargé de la Culture, cet accord a comme premier avantage de «garantir que ce débat restera un thème fort». Le président de la Confédération y voit une prise de conscience positive, tout en estimant que la mise en œuvre prendra du temps: «Il faudra dresser un premier bilan dans deux-trois ans pour voir ce qui a vraiment changé.»

L’importance des réseaux

Officiellement fondée en juin, l’association SWAN a vu le jour il y a deux ans sous la forme d’une page Facebook «créée à la suite de la publication d’une étude montrant que les réalisateurs reçoivent en Suisse 40 millions de plus de subventions que les réalisatrices», explique Laura Kaehr, coprésidente de SWAN. Pour la réalisatrice et scénariste, le but premier de ce groupe devenu association était de fonctionner comme un réseau. Tessinoise installée à Zurich, elle a été confrontée à la difficulté de financer un projet lorsqu’on est une femme. A travers SWAN, elle a pu se faire connaître, réseauter et obtenir plus facilement des rendez-vous.

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«Les hommes connaissent depuis longtemps l’importance des réseaux», rigole Pauline Gygax. La Genevoise, codirectrice avec Max Karli de Rita Production, sera dimanche l’une des signataires de la charte en sa qualité de conseillère, au côté de la réalisatrice Ursula Meier, qui en est la marraine. Les deux femmes ont profité de leur présence à Locarno pour annoncer la création de Bandita Films, maison née du rapprochement de Rita et de Bande à part, la société cofondée par Ursula Meier avec Lionel Baier, Jean-Stéphane Bron et Frédéric Mermoud. Les deux entités historiques resteront actives en marge des projets développés par Bandita.

Diversité nécessaire des regards

Concrètement, la charte de parité définit une liste d’engagements que devra respecter le Locarno Festival: compiler les statistiques liées au genre, et notamment le nombre de films soumis, rendre visible la liste des membres des comités de sélection et de programmation, s’engager sur un calendrier de transformation des instances dirigeantes. «Le cinéma étant un miroir du monde et un reflet des sociétés, il est juste qu’il soit égalitaire», souligne Ursula Meier. «On se réfugie souvent derrière la sacro-sainte liberté d’expression pour justifier les déséquilibres et ne rien faire pour les renverser», constate Pauline Gygax, qui estime qu’il est temps d’intervenir dans le processus de sélection des projets soutenus par les organes de financement. Quant à Laura Kaehr, elle est formelle: «Plus il y a de diversité des regards, plus la qualité des films augmente.»

Cette année, le Locarno Festival a sélectionné 16,5% de films de réalisatrices en compétition internationale, 19,5% pour la Piazza Grande et 46,5% dans la section Cinéastes du présent, réservée aux premiers et deuxièmes longs métrages. Ces chiffres montrent une réalité: si beaucoup de femmes réalisent un ou deux films, peu arrivent à mener une vraie carrière, alors que dans les écoles de cinéma la parité est respectée. Si Pauline Gygax est nuancée sur la question des quotas, elle juge qu’il est de la responsabilité des producteurs d’inverser cette tendance, et à tous les niveaux, en confiant par exemple des postes clés, sur un tournage, à des techniciennes. Et Laura Kaehr d’expliquer que, au Royaume-Uni, des mesures ont été prises pour intégrer aux budgets les coûts de prise en charge des enfants.

Basculement générationnel

Historiquement, Locarno a toujours été un lieu de découvertes et de prises de risque, relève Ursula Meier. Qu’il soit le premier festival A à suivre le mouvement initié à Cannes est un symbole fort. A voir ensuite si Venise et Berlin lui emboîteront le pas. Pauline Gygax perçoit dans le mouvement mondial qui a suivi le scandale Weinstein l’incarnation de la résilience des femmes, qui plutôt que de rester dans une position victimaire ont décidé de voir là la possibilité d’un élan de solidarité sans précédent. Il y a aussi quelque chose de générationnel, la fin du règne des mâles blancs de plus de 55-60 ans. La productrice genevoise note qu’au sein des moins de 50 ans les hommes sont nombreux à soutenir leur démarche.

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A Locarno, maintenant, de jouer. Et de penser à la réforme de son conseil administration, qui compte 5 femmes pour 23 hommes. Pour Marco Solari, président du festival, la direction à prendre est claire: «Les prochaines entrées, au conseil d’administration, seront des femmes. Il y a un déséquilibre à réparer.» Pour le Tessinois, une manifestation aussi visible que Locarno se doit de montrer l’exemple. «Il y a 2500 ans, le grand Cyrus parlait déjà dans son cylindre de l’égalité entre les personnes et les sexes. Il est temps que cette utopie et ce message d’espoir se concrétisent, sans haine et sans fanatisme.»


Les réalisatrices suisses s’inventent un avenir

Le monde ne va pas trop bien, mais il arrive parfois qu’un événement rompe la litanie des désastres. C’est le cas du Networking Breakfast auquel l’association SWAN (Swiss Women’s Audiovisual Network) invitait dimanche les femmes et les hommes de bonne volonté. Dans l’arrière-salle du Sport Cafe, la scénariste Laura Kaehr, coprésidente de la jeune association qui milite pour la parité dans les milieux du cinéma, jubile: «Ensemble nous sommes plus fort(e)s. Nous avons besoin de vous pour changer le monde.» Elle va jusqu’à paraphraser Obama: «Yes we swan», et nous lui emboîtons le pas, fiers et joyeux de participer à ce nouveau matin où se définissent «la redistribution des pouvoirs et le rééquilibrage des forces», pour reprendre les mots de la productrice Pauline Gygax.

Suit une annonce «super cool». La Fondation culturelle de Suissimage, société de gestion des droits d’auteur, a donné un signal fort en faveur de l’égalité des genres dans le cinéma suisse en lançant un concours réservé aux réalisatrices. Sur 37 projets reçus, 21 fictions et 16 documentaires, elle en a primé deux. Carmen Jaquier reçoit 400 000 francs pour son premier long métrage, Foudre. Ce film d’époque s’intéresse à une jeune religieuse de retour dans son village natal suite à un décès, pour raconter «une émancipation, une éducation en train de se déconstruire».

Et Ursula Meier touche 1 million de francs pour Quiet Land. Ce film ambitieux suit un policier vieillissant armé d’un appareil photographique sur les routes sinueuses du Montana. L’auteure de L’enfant d’en haut est touchée que cette somme vienne d’un fonds de droit d’auteur, cette valeur très menacée.

(Antoine Duplan)

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